‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 76 sur 236 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

monde dans l’esprit du comte de Gantillana. N’en doutez pas, reprit mon époux, il vous tiendra compte du sacrifice que vous lui ferez de don Guttière, et vous y gagnerez peut-être plus que vous n’y perdrez. Ne pouvant donc sans péril retenir les pierreries, je les fis remettre au fils du gouverneur, en lui faisant dire poliment de ma part que je les lui renvoyois, ne me sentant pas capable de la reconnoissance dont il faudrait les payer.

Nous n’avions pas tort, Bartolome et moi, de penser que le comte serait sensible au sacrifice que je lui ferais d'un rival si dangereux. Dès qu'il l’apprit, il en fut transporté de joie. Vous me préférez, me dit -il, au cavalier de Grenade le plus aimable! Ah! charmante Francisca, que ne pouvez- vous lire au fond de mon cœur dans ce moment! vous verriez jusqu’à quel point je suis pénétré de cette glorieuse préférence. Comte, lui répondis-je en le regardant d’un air tendre, je ne prétends pas m’en faire un mérite auprès de vous : un cœur que vous possédez peut- il cesser de vous être fidèle ! Non, comte, ajoutai-je d’un air passionné, soyez assuré que don Guttière et tous les hommes du monde ensemble ne sauraient vous l’enlever.

Le comte, à ces paroles flatteuses, se jetant avec transport a mes genoux, se répandit en discours pleins d amour et de reconnoissance. Après quoi ce seigneui se servit d un autre style, qui fut plus de mon goût que les lieux communs de la galanterie. Pour vous dédommager, me dit-il, des pierreries que vous avez refusées pour 1 amour de moi, je vous fais présent d’un château que j ai sur les bords du Guadalquivir , entre Jaën et Lbeda. Ce château n’est pas d’un grand revenu; mais

123 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, un séjour fort agréable. Je remerciai ce généreux seigneur du nouveau présent qu’il me faisoit; et dès le même jour le contrat de donation me fut livré en bonne et due forme.

Rien n’est égal au ravissement oii se trouva Bartolome, quand je lui annonçai la nouvelle acquisition que mes charmes venoient de faire. Je sa vois bien, s’éeriat-il , que vous ne feriez pas pour rien le sacrifice de don Guttière. Comment diable, un château ! il faut avouer que le comte a de belles manières. Lnfin, mon mari ne pouvoit contenir sa joie; et, cédant a 1 impatience de voir ce château qui nous avoit coûté si peu, il s’y rendit en diligence , et en prit possession ; puis , en étant revenu peu de jours après : Le comte de Cantillana, me dit-il, vous a fait un présent encore plus beau que vous ne pensez : apprenez ce que c’est que votre château ; c’est une maison qui semble avoir été bâtie par les fées. Là-dessus il m'en fit une si magnifique description , que je ne pus m’empêcher cinq ou six fois de l’interrompre, pour lui reprocher qu'il en exagéroit les beautés. Tout au contraire, me répondoit-il toujours, au lieu de l’embellir par mes expressions, j en affoiblis plutôt les agréments, puisque c'est un chefd’œuvre de l’art et de la nature.

Outre qu’elle a de quoi charmer la vue , poursuivit-il , elle est affermée trois mille écus au plus riche laboureur du pays : j’en ai lu le bail , c’est un fait constant. Ajoutez à cela que nous sommes, vous et moi, seigneur et dame du village de Caralla, et que nous aurons le pas sur tous les hidalgos de la paroisse; ce qui ne laisse pas d’être une belle prérogative. Il est vrai qu’on rira

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