CHAPITRE XXII
d’abord un peu à nos dépens, à cause de notre profession; mais nous en serons quittes pour cela, et nous jouirons à bon compte de notre revenu et de tous nos droits seigneuriaux. Tournent présentement les affaires du théâtre au gré de la fortune; que nos pièces nouvelles aient le succès qu'il plaira à Dieu, nous avons un asile inaccessible à la faim !
C'est ainsi que mon époux se réjouissoit de nous voir déjà surs d'une retraite, qui n’est même que très rarement le fruit tardif des longs travaux de nos pareils. J étois aussi contente que lui, et bientôt le public en pâtit. Je commençai à me mettre sur le pied de paroître moins souvent sur la scène, et insensiblement point du tout ; et cela à l'exemple de quelques grands acteurs qui, sous prétexte de se ménager, se dispensoient de remplir leur devoir. J1 me sembla qu'une dame qui possédoit un fief dominant de trois mille écusde rente pouvoil se donner les mêmes airs. Bartolome, à mon imitation, ne voulut plus jouer que rarement. Cela déplut au reste de nos camarades, qui se liguèrent contre nous, et la discorde se mit dans la troupe.
Me voici arrivée à 1 époque d’un événement assez triste pour moi. Le comte de Cantillana reçut alors des dépêches de la cour ; le duc de Lerme, dont il étoil aime, lui inandoit de se rendre incessamment à Madrid, ce ministre ayant jeté les yeux sur lui pour remplacer un conseiller d’état qui venoit de mourir. Quoique le comte fut d autant plus ravi de cette nouvelle, que son amour connnençoit à se ralentir, il ne manqua pas de me témoigner qu il en etoit au désespoir, et que peu senfalloit (pi il ne refusât la place qu'on lui olfroit;
124 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, mais en même temps il me représenta que, S il ne 1 acceploit point, il se brouilleroit avec tous ses parents, et perdroit pour jamais l’amitié du duc de Terme. Enfin, pour dorer la pillule, il me |)rotesta qu’il se souviendroit toujours de sa chère Francis ca. Je fis semblant d’être la dupe de ses protestations; et comme les pleurs de commande ne coûtent rien à une bonne comédienne, j’en répandis en abondance dans nos adieux.