‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 79 sur 236 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

cer. Ma chère Manuela, dis-je à mon amie, je suis lasse de me donner en spectacle sur un théâtre, et de divertir le public. Je veux nie retirera mon château de Caralla, et faire la dame de paroisse. Puis-je me (latler tpie vous m'aimez assez pour vouloir m'accompagner ?

Ce doute m'outrage, répondit Manuela: vous savez que rien au monde ne m'est si cher que votre amitié ; j'en serois indigne si je refusois d’aller partager avec vous les douceurs de votre retraite. Partons, Francisca, partons : je suis prête à vous sacrifier tous les galants de Grenade. Nous sortîmes donc l’une et l’autre de la troupe, aussi-bien que Bartolome, qui, préférant le rôle de seigneur de village à celui de prince de théâtre, nous conduisit volontiers à Caralla, oîi nous arrivâmes gaiement tous trois dans un bon carrosse acheté de nos propres deniers, ou si vous voulez de ceux du comte. Une chaise, où étoient ma suivante et celle de Manuela nous suivoit, avec six valets, qui menoient autant de mules chargées de notre bagage ; après quoi venoient notre cuisinier et le laquais de Bartolome, montés sur d’assez beaux chevaux ; ce qui composoit une suite digne de l’admiration des paysans et de l’envie des hidalgos.

Je ne trouvai point le château au-dessus de la description que mon mari m’en avoit faite; mais il me parut bien bâti, bien meublé, et même aussi soigneusement entretenu que si le comte y eût fait sa résidence ordinaire. Je fus surtout frappée de la beauté des jardins et des vastes prairies qui s’étendent du côté du septentrion jusqu’aux bords du Guadalquivir. Je ne considérai pas avec moins de satisfaction les bois

I2() LE BACHELIER DE SALAMANQUE, qui régnent du côté du midi. Bartolome, voyant que j’étois charmée de ce séjour, me dit d’un air triomphant : lie bien, ma mignonne, vous ai-je trompée en vous vantant votre château? Y en a-t-il un en Espagne où l’on respire un air plus pur, et qui présente à la vue des objets plus riants? Non sans doute, s’écria mon amie, encore plus enchantée que moi des agréments de ma retraite, et il faut avouer que c’est un vrai présent de seigneur. Nous passerons ici nos jours fort agréablement, pour peu que la noblesse du pays soit raisonnable.

11 est vrai, dit Bartolome, que les hidalgos sont des gens un peu fiers : lorsqu’ils ont pour seigneur un homme du commun, il ne doit guère attendre d’eux de respect et de considération. Cependant on voit tous les jours de riches marchands, après avoir fait banqueroute, se retirer dans une terre qu’ils achètent aux dépens de leurs créanciers, et même des gens de métier, ainsi que nous : mais notre art étant d’être bons comédiens, nous saurons nous accommoder à leur sotte fierté. Cela ne nous coûtera pas beaucoup; et nous pourrons, en flattant leur orgueil, nous réjouir de leurs différents ridicules. J’ai meilleure opinion que vous de ces messieurs-là, dis-je à mon tour; je crois qu'il y en a parmi eux qui sont d’un bon caractère. Au reste, quels qu’ils puissent être, nous les obligerons, par des manières engageantes et polies, à nous rendre ce qu’ils nous doivent.

Il est certain que nous n’étions pas prévenus en faveur de ces nobles , dont la plupart habitoient des chaumières. Nous nous imaginions qu'ils étoient sots

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