‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 80 sur 236 · CHAPITRE XXI II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI II

et grossiers; et nous fûmes assez surpris, lorsqu’ils vinrent nous faire visite, (le les trouver aussi civilisés qu’ils nous le parurent. Leurs femmes surtout nous firent connoître par leurs compliments qu’elles ne manquoient pas d’esprit: et j'en remarquai parmi elles quelques-unes qui avoient île fort bons airs. Nous leur fîmes à tous un accueil si gracieux, qu’ils eurent sujet d’être contents de nous : aussi nous le témoienèrent-ils

en nous protestant qu'ils étoient ravis d’avoir des seigneurs qui sussent si bien recevoir la noblesse.

Nous allâmes les voir à notre tour chez eux; et dans les visites que nous leur rendîmes, nous mîmes toute notre attention à ne rien dire et à ne rien faire qui pût blesser leur vanité. Avec cette circonspection, qui étoit d’une nécessité absolue pour vivre avec eux en bonne intelligence, nous gagnâmes leur amitié. Après cela, il ne fut plus question que de fêtes et de festins. Il venoit , presque tous les soirs, souper au château quatre ou cinq gentilshommes avec leurs épouses et leurs sœurs, et nous formions après le repas une espèce de bal qui durait souvent toute la nuit. Je passois ordinairement la journée dans le château à jouer ou à m’entretenir avec les femmes, tandis que mon époux chassoit avec les hommes aux environs. Tels étoient nos amusements, et bientôt il ne tint qu’à moi d’en avoir d’autres.

Parmi ces petits nobles, il y en avoit un qui se nommoit don Dominique Rifador I. Il justifioit parfaitement bien son nom par son caractère : c'étoit un contradicteur impoli, un disputeur échauffé, un querelleur, un

’ Querelleur

128 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, franc brutal; avec cela, il avoit un orgueil insupportable. Aucune dame jusque-là n’avoit pu vaincre sa fierté; une victoire si difficile m’étoit réservée. Je lui plus; et il me fit l’aveu de sa passion, avec toute la confiance d’un galant qui s’imagine que son amour fait honneur à l’objet aimé. Quelque aversion que j’eusse pour ce personnage, je l'écoutai sans me révolter contre son amour; mais je lui déclarai de sang-froid, en termes clairs et nets, que je ne me sentois aucune disposition à l’aimer; et je le priai de ne plus remettre le pied au château.

Vous croyez peut-être que, mortifié du mauvais succès de sa déclaration, il se retira plein de fureur, et changea son amour en haine? point du tout. Il me lit au nez, en me disant qu’il vouloit persister à m aimer malgré moi. Je ne suis pas, poursuivit-il, si facile a rebuter. Je connois les femmes, et je ne prends point leurs grimaces pour des marques de vertu. Allons, ma princesse, ajouta-t-il, changez, s’il vous plaît, de lan- <Tacre : laissez-là les façons; elles vous conviennent en-

eore moins qu’à une autre.

Ace discours insolent je ne pus retenir ma colere, et dans mon premier mouvement je traitai If 1 fa d o i comme un nègre : mais il se moqua de mes invectives, et sortit en n’y répondant que par des ris, qui redoublèrent ma fureur. J’en pleurai de rage; et j’avois encore les yeux baignés de larmes lorsque Manuela survint. Qu’avez-vous, me dit-elle, en s apercevant de l’état où j’étois? Quel sujet de chagrin pouvez-vous avoir dans un séjour où tout le monde ne songe qu a vous plaire?

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