‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 82 sur 236 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Du malheur qui arriva dans le château de Caralla , et quelle en fut la suite. Dana Francisca prend la résolution de se retirer a Madrid avec doua Manne la , sa compagne de théâtre. Elles sefont passer pour des dames de condition.

Je m’étois donc déterminée à souffrir encore la vue de don Dominique Rifador, sans rien rabattre des sentiments que j’avois pour lui; mais il cessa de venir au cliateau. Son orgueil se soulevant enfin contre mes rigueurs, lui lit former, pour m’en punir, le dessein de ne plus m’honorer de ses visites.

11 ne borna pas là sa vengeance; il insulta Bartolome, lequel étant encore plus que lui d’humeur spadassine, lui lit tirer I épée, et le hlessa dangereusement. Cependant Rifador n'en mourut point, et cette affaire insensiblement parut assoupie : on n’en parloitplus. Mais

LE BACHELIER UE SALAMANQUE, six. mois après, mon epoux étant a la chasse tout seul dans un bois, y rencontra clou Dominique, qui lui lâcha traîtreusement un coup de carabine, et le coucha par terre roicle mort. Quoique cet assassinat eût été commis sans témoins, son lâche auteur, persuadé que je l'en soupçonnerais, et que je pourrais le faire arrêter, prit la fuite pour se dérober à la rigueur des lois.

Je pleurai amèrement Bartolome; et j étois d autant plus affligée de sa mort, que je ne pouvois la venger. Je m’en consolai pourtant, à l’aide de Manuela, qui, toujours prête à m’offrir son assistance, avoit 1 art d’adoucir mes peines. Cependant nos plaisirs furent interrompus par ce funeste événement, ou, pour mieux dire, nous nous ennuyâmes de vivre dans la solitude. Je ne sais, dis-je un jour à mon amie, si vous etesdans la disposition oh je me trouve; je commence a me lasser de la compagnie des gentilshommes de campagne, et de leurs épouses. J'ignore ce qui peut produire en moi ce changement; si c’est un effet de mon inconstance naturelle, ou de la mort de mon mari. C’est a votre délicatesse seule qu'il faut l’attribuer, répondit Manuela : une fille accoutumée aux fleurettes des seigneurs

doit bientôt se dégoûter du commerce des personnes que nous voyons dans ce pays-ci.

Ne vous imaginez pas, poursuivit-elle, que je sois plus propre que vous à demeurer dans la solitude. Je vous dirai aussi franchement que je m’ennuie dans ce château; je n’y ai plus que le plaisir d’être avec vous. Les differents originaux qui viennent ici ne me divertissent plus : le ridicule réjouit d’abord ; mais il déplaît ensuite, et devient insupportable. Si vous m en voulez

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