‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 83 sur 236 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

croire, ajouta-t-elle, nous suivrons une idée qui m'est venue, et que je ne vous ai point encore communiquée.

Je demandai à mon amie ce que c’étoit que cette idée. G est, répondit-elle, d abandonner ce séjour quelques années, et d'aller nous établir à Madrid. Nous sommes assez riches pour y vivre noblement , et nous

y passerons sans peine pour des femmes de qualité, puisque nous en avons toutes les manières. Que pensezvous de ce projet? a-t-il votre approbation ? N’en doutez pas, lui dis-je, il me flatte infiniment. Que d'images agréables il présente à mon esprit! Hâtons- nous de 1 exécuter. Je suis bien aise, dit Manuela, que vous applaudissiez ce voyage; j’ai un pressentiment qu’il ne sera pas malheureux. Préparons-nous donc à partir. Laissez le soin du château à votre fermier, avec ordre de vous en faire toucher le revenu à Madrid. Je joindrai à cela les dépouilles de don Garde, pour mieux soutenir la figure que nous nous proposons de faire dans cette capitale de la monarchie.

Nous ne fûmes plus occupées que des préparatifs de notre départ, qui ne furent pas plutôt achevés, que nous nous mîmes en chemin avec nos soubrettes, toutes quatre dans un carrosse; et nous étians accompagnées de deux valets montés sur des mules, et bien armés. Après une traite aussi pénible que longue, nous arrivâmes heureusement dans cette ville, où nous jugeâmes à propos de changer de nom. Manuela prit celui d lsménic, moi, celui de Basilisa; et nous disant deuxdames veuves de deux gentilshommes grenadins, nous louâmes cette maison, où nous commençâmes à recevoir compagnie. Nous y attirâmes d honnêtes gens par

nos manières aisées, et nous nous en fîmes estimer par

une conduite sage.

Nous voyons, continua-t-elle, un assez grand nombre de cavaliers nobles, et il n’y en a pas un qui n’ait pour nous de l’estime et de la considération. Vous en pouvez juger par don Manuel de Pedrilla, votre ami. J'ignore «Vü vous a dit de nous, mais je sais qu'il n’a pas dù vous en dire du mal. Quoique nous lui permettions de nous venir voir librement, nous ne craignons pas les rapports qu’il peut faire. 11 n’a rien remarqué qui l'ait pu prévenir contre nos mœurs. Si nous ne suivons pas l’usage austère des dames qui s’interdisent l’entretien des hommes, nous n en avons pas pour cela moins de

vertu.

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