‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 9 sur 236 · CHAPITRE IV. k · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. k

seigneur promettait beaucoup. J’étais ravi de ses heureuses dispositions, et fier par avance de l'honneui que son éducation me devoit faire.

J étais si content de mon état, que je ne pus m’empêcher d'aller voir le religieux de la Merci pour le lui témoigner. Mon révérend père, lui dis-je d'un air de satisfaction qui lui (il deviner d'abord le motif de ma visite, je viens, plein de reeonnoissance , vous rendre les grâces que je vous dois. Vous m’avez mis dans une maison oii je suis aimé, considéré, respecté. J'ai pour disciple le sujet du monde le plus docile, et qui ne laisse apercevoir en lui aucun défaut : ce n’est pas un enfant, c’est un ange.

A ces mots, le père Thomas m’embrassa de joie, et me dit : Que vous me faites de plaisir en m’apprenant que vous êtes si satisfait de votre disciple! Je ne le suis pas moins de son père, lui répliquai-je avec la même vivacité. Le marquis de Buendia est un aimable seigneur. Quelle politesse! Il a pour moi des attentions dont je suis confus. Bien loin d’avoir l’humeur inégale, et de ces moments de caprice où les personnes de qualité font sentir leur supériorité, il ne me parle jamais que pour me dire des choses obligeantes. Il a même ordonné en ma présence à ses domestiques de m’obéir, si j avois quelque ordre à leur donner.

Encore une fois, me dit le religieux, vous me ravissez : vous ferez indubitablement votre fortune chez ee seigneur.

J'étois donc enchanté de mon poste; et je souhaitois que le curé de Léganez,qui n’etoit plusà Madrid, fui inlonne de ma situation. Selon lui , disois-je, il n y

LE BACHELIER DE SALAMANQUE, a point de précepteur qui ne soit misérable, et cependant je me vois dans un état digne d’envie.

Je jouis tranquillement de ma félicité pendant une année entière. Quoique je ne touchasse pas un sou de mes appointements, j'avois l’esprit en repos là-dessus. Quand je n’aurai plus d’argent, disois-je, don Gabriel Pampano, notre intendant, m’en fournira; je n’aurai qu’à lui dire deux paroles, et sur-le-champ il me comptera des espèces tant que j’en voudrai.

Dans cette confiance, je laissai couler encore six mois sans m'impatienter; mais enfin le besoin où je me trouvai insensiblement d’avoir quelques pistoles pour m’entretenir devint si pressant, que, ne pouvant plus différer, je m’adressai au seigneur don Gabriel. Je vous prie, lui dis-je , de me donner trente pistoles à compte sur mes appointements. Monsieur le bachelier, me répondit-il en affectant un air chagrin, vous me prenez sans vert, et j’en suis très mortifié. Soyez persuadé que je vous donnerois cent pistoles au lieu de trente, si j’étois en fonds; mais je vous proteste que je n'ai pas dix écus dans ma caisse. Vieux style d’intendant, m'écriai-je : si vous aviez envie de m’obliger, vous ne me refuseriez pas ce que je vous demande. 11 m’est dû plus de cent cinquante pistoles, et j'ai besoin d’argent; entrez, de grâce, dans ma situation. Prière inutile! J'eus beau dire, j’eus beau presser Pampano de m’aider du moins d’une dixaine de pistoles, le bourreau fut inexorable : c’est un caillou que le cœur d'un intendant.

Cependant mes habits s'usoient à vue d'œil, et je ne savois que faire à cela. Un jour je tirai à part le maître à danser qui venoit montrer au logis, et je lui deman-

Page 1