‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 93 sur 236 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

amoureux. Doua ( .lara de Palomar, jeune beauté d'\| caraz, prit dans son cœur la place qu’lsménie y avoil occupée, el même y alluma une flamme plus vive. Pour moi je faisois ma cour aux daines en général , sans m’attacher à aucune en particulier; ce qui étonnoit fort mon ami. Don Chérubin, me disoit -il, toutes les dames d Alcaraz auront-elles le honteux malheur d’avoir inutilement essayé sur vous leurs regards? Quelqu’une ne vengera-t-elle pas les autres de votre injurieuse indifférence ?

Je riois des reproches de don Manuel; mais, hélas! il ne me les auroit pas faits s’il eût pu lire au fond de mon ame. lîien loin d’être insensible, je brûlois des feux les plus ardents pour sa sœur doua Paula : je l’adorois secrètement, comme on adore une divinité. Je n’avois garde de faire confidence à son frère d’une passion si audacieuse : quelque amitié qu’il me témoignât, je m’imaginois que si je me déclarois, il se révolteroit contre ma témérité.

Je cachois donc bien soigneusement mon amour. Je pris meme la vigoureuse résolution de le vaincre, et ce triomphe 11e me parut pas impossible; car, malgré ma préoccupation, je convenois que dona Paula n’étoit pas une beauté parfaite , et qu d y avoit lieu d espérer qu’en m éloignant d elle, je viendrois a bout de m’en détacher. Ayant donc formé le dessein de tenter le secours de l'absence, pour suivre le conseil d’Ovide, je dis à Pedrilla que je le priois de 111e permettre de retourner à Madrid; mais il s opposa fortement à mon départ.

hst-ce la, me dit-il, cet ami qui me protestoit qu’il vouloit passer sa vie avec moi? Don Chérubin, ajouta-

*44 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, t-il, vous vous ennuyez dans ce séjour, ou bien je vous ai peut-être, sans y penser, donné quelque sujet de mécontentement. INon, lui répondis-je, mon cher don Manuel, je n’ai jamais été plus content de vous que je le suis. Pourquoi donc, répliqua-t-il, avez-vous envie de m abandonner? Là-dessus il me lit de si pressantes instances pour savoir mon secret, que je le lui révélai. Voilà, lui dis-je ensuite, ce qui m’oblige à m’éloigner d’Alcaraz, et vous devez approuver ma résolution.

Don Manuel , après m’avoir attentivement écouté , prit un air sombre et chagrin. Je crus que, malgré l’amitié qui nous unissoit, la fierté de ce gentilhomme se révoltoit contre un téméraire qui elevoit trop haut sa pensée ; et , dans cette erreur , j’ajoutai qu'il ne devoit pas s’offenser de l’aveu d’une passion que j avois condamnée au silence, et qu’il auroit toujours ignorée s il ne m’eût pas forcé de la lui découvrir. En jugeant ainsi de don Manuel je ne lui rendois pas justice. Don Chérubin, me dit-il, je suis au désespoir que vous ne m’ayez pas plus tôt fait connoître vos sentiments pour ma sœur : je l’ai promise, il y a hui L jours , à don Ambroise de Lorca. Que ne l’avez-vous prévenu? Je n’aurois point donne ma parole à ce gentilhomme, quoique ce soit peut-être le parti le plus avantageux qui puisse se présenter pour ma sœur.

Je fus accablé de cette nouvelle, et don Manuel parut fort touché du saisissement qu’elle me causa. Mais, changeant tout à coup de visage : Mon ami, me dit-il d’un air consolant, le mal n'est pas sans remède. Je me souviens qu’il y a dans mon engagement avec Lorca une circonstance qui peut le rendre nul : je ne

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