‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 95 sur 236 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Don Chérubin se fait aimer de clona Paula. Don Ambroise de Lorca , son rival, presse don Man uel de la lui accorder. Il la lui refuse . Suite funeste de ce refus. Don Manuel et don Chérubin vont se battre avec lui. Ils sont les vainqueurs.

Effectivement, je ne me flattai point d’une trompeuse espérance. A force fie faire , tantôt le languissant, tantôt le mourant, tantôt le passionné , j’obligeai dona Paula de m avouer qu’elle étoit sensible à ma tendresse. H est vrai que le frère et la tante ne contribuèrent pas peu a lui iaire agréer mes soins par le bien qu'ils Le Bachelier.

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i4(i LE BACHELIER UE SALAMANQUE, lui disoient de moi tous les jours : de sorte que je vis bientôt dans cette ravissante situation où se trouve un amant chéri qui est sur le point d’épouser ce qu’il

aime.

D’un autre côté, mon rival, aussi amoureux que moi pour le moins, et comptant sur la promesse de Pedrilla, le pressoit vivement de la tenir. Don Manuel, lui dit-il un jour, il semble que vous ayez perdu l’envie d’être mon beau-frère. Parlez-moi lranchement, aui iezvous changé de sentiment, au mépris de votre parole donnée ? Non , lui répondit don Manuel ; mais ressouvenez-vous qu’en vous promettant ma sœur , je vous déclarai que je ne prétendois pas la marier malgré elle. Vous devez m’entendre. Je suis fâché de vous le dire, son cœur est échappé à vos galanteries.

A d’autres, interrompit don Ambroise en rougissant de honte et de dépit, car c’étoit un noble des plus fiers et des plus glorieux; ce n’est pointa moi qu on en fait accroire : je suis mieux informé que vous ne pensez de ce qui ce passe. Je sais tout. Vous voulez préférer à un homme de ma qualité le fils d’un petit juge de village, un bourgeois à qui je ferai donner les étiivières pour punir son audace et son insolence. Ce bourgeois, lui dit Pedrilla , porte une épée, et je vous apprends que ses ennemis sont les miens. Cela étant, reprit Lorca, trouvez-vous demain tous deux, au lever du soleil, à l’entrée des montagnes de Bogarra; vous y verrez un homme disposé à vous faire connoitre qu on ne lui manque pas de parole impunément.

En prononçant ces mots d un air menaçant, il se retira plein d impatience d’être au lendemain. Mon ami

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vint me rendre compte de cette conversation, et ne me lit pas grand plaisir en m'annonçant qu'il falloit nous préparer a nous battre. Il avoit beau se montrer courageux jusqu a se (aire un jeu de cet appel, je ne m'eu faisois qu'une image très désagréable. Néanmoins, quoique je sentisse frémir la nature, je ne laissai pas d affecter par honneur de paraître résolu. Je pris même un air d intrépidité, dont je suis sur que mon ami fut la dupe. Mais tout cela ne me rendoit pas plus vaillant, et, dans le fond de lame, j’aurais voulu la partie rompue.

Je dirai plus, pour accommoder les choses, je fis la nuit un plan de pacification , par lequel je cédois de bonne grâce ma maîtresse à mon rival. Véritablement je rejetai ensuite une pensée si lâche : je me représentai le mépris dans lequel je tomberais, si je ne marquas pas de la fermeté dans cette occasion, et qu’enfin je perdrais avec mon honneur 1 estime de mon ami, et l'objet de mon amour. Ces réflexions m’échauffèrent peu à peu, et m'inspirèrent tant de courage, que je ne respirai plus que le combat.

Je me levai dans cet accès de bravoure pour voler au rendez-vous avec don Manuel, qui, sans le secours de 1 amour, étoit dans la même disposition que moi. Nous montâmes sur nos deux meilleurs chevaux, et nous piquâmes vers Bogarra. Don Ambroise y étoit déjà avec un autre cavalier. Nous nous joignîmes tous quatre; et nous étant salués de part et d'autre, Lorca dit à don Manuel : Etes-vous toujours dans la résolution de me refuser votre sœur après me l’avoir promise5 Oui, lui répondit Pedrilla, et vos menaces m’ont

ï48 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, confirmé clans ce dessein, au lieu de m en détourner. Vous n’avez donc, répliqua don Ambroise, qu’a descendre, votre Chérubin et. vous.

Il ne fut point obligé de nous le dire deux fois ; nous mîmes pied à terre dans le moment. Nous ennemis firent la même chose. Nous attachâmes nos chevaux à des arbres qui bordoient le grand chemin, et nous nous présentâmes fièrement les uns devant les autres. Don Ambroise attaqua don Manuel, et j’eus affaire à l’autre cavalier, qui joignoit à l'avantage d’être bon escrimeur, celui d’avoir à se battre contre un homme qui ne savoit seulement pas manier une épée. Cependant, je ne sais par quel hasard , je fis sentir à ce spadassin la pointe de ma lame si rudement, que je l’étendis sur le carreau. Dans le temps que mon homme tomba sous mes coups, don Manuel eut aussi le bonheur d’expédier le sien; de sorte que nous demeurâmes maîtres du champ de bataille.

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