‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 98 sur 236 · JO · texte numérisé non relu

JO

LE BACHELIER DE SALAMANQUE, visageoit, je le prenois pour un espion payé pour me suivre. Enfin, j’avois le jour mille frayeurs, et la nuit je faisois des songes funestes.

Outre les craintes continuelles dont j’étois la proie, je ne me souvenois pas sans remords de ce que j’avois fait. Je me repentois d’avoir donné la mort à un cavalier, au lieu d’avoir suivi le plan de pacification qui m’étoit venu dans l’esprit la veille du jour de notre combat. J’en avois d’autant plus de regret, qu’il me sembloit que je n’aimois plus tant dona Paula : ce qu il falloit attribuer à l'horrible situation oii j’étois, l’amour se plaisant à régner seul dans un cœur, et n’y pouvant souffrir que les craintes et les inquiétudes qu’il cause lui-même aux amants.

Tandis que nous étions agités, don Manuel et moi, de toutes les terreurs qui accompagnent un liomme que poursuit la justice, Mileno, notre valet, les augmenta un soir, en nous disant qu’il venoit de voir descendre h la porte d’une hôtellerie des gens qui lui étoient suspects, et qu’il croyoit même avoir reconnu parmi eux un alguazil d’Alcaraz. Mais, ajouta-t-il , je puis m’être trompé : pour savoir la vérité, je vais me glisser subtilement dans cette hôtellerie.

Nous laissâmes faire ce garçon, dont nous commissions l’adresse, et qui, revenant nous joindre deux heures après, nous dit : L’avis que je vous ai donné n’est que trop vrai. En alguazil et des archers sont a vos trousses ; ils vont vous chercher d hôtellerie en hôtellerie, et vous ne devez pas douter qu’ils ne viennent dans celle-ci : vous n’avez point de temps à perdre si vous voulez leur échapper. Allez vite demander un

cil AP il JtE X X A. I 5 r

asile clans quelque monastère : c’est le seul endroit où vous puissiez être en sûreté.

Nous jugeâmes que Milcno a voit raison. JNous nous réfugiâmes chez les carmes déchaussés, dont le supérieur nous reçut à hras ouverts lorsque nous eûmes dil que nous étions deux gentilshommes qu une affaire d honneur obligeoil à se cacher. Il est vrai que, pour mieux l’engager à nous faire (hospitalité, nous lui laissâmes entrevoir dans nos discours que nous étions en état de la bien payer. Il voulut, avant toutes choses, être informé de 1 aventure qui nous reduisoit a la nécessité de chercher une retraite. Nous ne lui celâmes rien; et lorsque nous lui eûmes tout conte, il nous dit: A otre affaire peut s'accommoder; les cavaliers qui ont succombé sous vos coups se sont eux-mêmes attire leur malheur. Ne songez, plus à vous embarquer pour 1 Italie. Il n’est pas besoin que vous fassiez ce voyage pour vous mettre en sûreté: demeurez tranquilles dans ce couvent, vous y serez a couvert du ressentiment de \os ennemis; et j’espère que, par le crédit de mes amis, je vous tirerai de l’embarras où vous clés.

Nous remerciâmes sa révérence de la honte qu eih avoit d’entrer ainsi dans nos intérêts; et c'eloit en effet un grand bonheur pour nous. Ce supérieur avoit sous sa direction les premières personnes de la ville, et, entre autres, le gouverneur don Guttière de I errassa, dont il étoit fort considéré. Le nom du père J héodore emportoit dans Barcelonne une idée d homme de bien, ou plutôt d’homme de Dieu. Ce carme joignoil a cela beaucoup d’esprit; mais ce qu’il avoit de plus admirable, c étoitune humeur gaie, qu il savoil conrilicravei

*5 2 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, une vie dure et mortifiée. Il passoit les trois quarts de la nuit à prier et à méditer; il employoit la matinée à prêter l’oreille aux pécheurs qui vouloient se convertir par son ministère ; et l’après-dînée, dans ses heures de récréation, il avoit, avec les honnêtes gens qui le venoient voir, des entretiens dans lesquels il faisoit paroîlre l’esprit et toute la gaieté d'un homme du monde. De tels religieux sont aujourd’hui bien rares.

Le père Théodore, tel que je viens de le peindre, nous fit donner deux cellules, où il y avoit deux grabats composés chacun d’une paillasse et d’un matelas fort mince, et qui pourtant, tout durs qu’ils étoient, pouvoient passer pour des lits mollets en comparaison de ceux des religieux de ce couvent. Seigneurs cavaliers, nous dit ce saint supérieur, ne vous attendez point à trouver dans cet asile toutes les commodités que vous auriez dans le monde : outre que vous serez ici fort mal couchés, on ne vous y servira que notre pitance, qui n’est propre qu’à o’ter la faim sans piquer la sensualité. Mais, ajouta-t-il en souriant, je crois que vous voudrez bien souffrir cette petite mortification pour apaiser le ciel que vous avez irrité contre vous par votre combat. JNous nous soumîmes volontiers à cette légère pénitence. Je dirai même qu’en peu de jours nous nous accoutumâmes à la dureté de nos lits, et à la frugale portion des moines, comme si nous n’eussions jamais été couchés plus mollement ni mieux nourris.

Page 1