‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 103 sur 215 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Vo.CI un autre Don Quichotte que celui de Cervantes; et afin qu’on ne les confonde pas, il faut savoir qu’en i(3o5 Michel de Cervantes fit imprimer la première partie du sien, laquelle eut un grand succès; et comme il négligeoit d’en donner la continuation, un auteur aragonois, appelé Alonso Fernandez de Àvellaneda, en lit paroître une en i G 1 4 ? qui ne fut pas mal reçue. Elle étoit intitulée, Seconde partie de V Histoire de Don Quichotte de la Manche ; et c’est de cette seconde partie qu’on donne aujourd’hui la première traduction au public. Cervantes, chagrin et jaloux de ce qu’un autre auteur avoit travaillé sur son sujet, continua son ouvrage, qu'il sembloit avoir abandonné, et mit au jour la seconde partie de son Don Quichotte, c’est-à-dire les deux derniers volumes, qui ont été traduits en francois. Il faut donc remarquer que s’il se trouve des choses qui ont quelque ressemblance dans ces deux secondes parties, Cervantes n’ayant composé la sienne que long-temps après celle d’Avellaneda, il est aisé de juger lequel a été le copiste.

Je ne sais si Avellaneda n’entreprit point ce travail pour faire dépit à Cervantes, son ennemi; je (lis son ennemi, parce qu'il est constant qu’ils se

i.g^ PRÉFACE,

haïssoient l’un l’autre de longue main, comme on en peut juger par leurs préfaces; mais j’ignore le sujet de leur haine, personne n’a pu m’en instruire; et Nicolas Antonio, qui a parlé de ces deux auteurs, n’en fait pas mention. Quoi qu’il en soit, il me paroît qu’Avellaneda n’est point mal sorti de son entreprise. Il a fort bien soutenu le caractère de Don Quichotte. Il ne le perd point de vue : il en fait un chevalier errant qui est toujours grave, et dont toutes les paroles sont magnifiques , pompeuses et fleuries. Pour son Sancho, il faut demeurer d’accord qu’il est excellent, et plus original même que celui de Cervantes. C’est un paysan qui a tout le bon sens de l’autre, mais il est encore plus simple, et il dit au hasard mille choses qui, par l’adresse de l’auteur, ne démentent point sa simplicité, quoiqu’elles renferment souvent des pensées fines et piquantes. Le caractère de l’autre Sancho n’est pas si uniforme : tantôt il lui échappe des traits d'ingénuité, et tantôt il tient des discours malins, dont on voit bien qu’il sent toute la malice, qui sont quelquefois trop relevés pour un paysan, et trop sensés pour un valet qui est la dupe des folles visions de son maître. J’oublie que c’est Sancho qui parle, et je sens, malgré moi , que c’est l’auteur sous le nom de Sancho. Enfin on peut dire, ce me semble, qu’il y a une différence sensible entre les deux Sancho : celui de Cervantes veut souvent faire le plaisant, et ne l’est pas; celui d’Avellaneda l’est presque toujours, sans vouloir l’être.

Je suis surpris que les exemplaires du l)on Quichotte de ce dernier auteur soient si rares en Espagne. Il y a des gens qui disent que les partisans de Cervantes en ont brûlé la plus grande partie. Pour moi , je crois plutôt qu Avellaneda étant Aragonois , et par conséquent son livre n’étant peut-être pas écrit avec autant de pureté et d’élégance que celui de Cervantes, qui c* toit Castillan, les Espagnols ont négligé de le faire réimprimer. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que Cervantes, dans sa seconde partie, appelle Avellaneda V Aragonois. 11 le nomme ainsi par dérision , pour lui reprocher la rudesse de son style. Mais c’est tout ce qu’il dit de plus fort contre son ouvrage; car il en parle d’ailleurs avec trop de passion , et dans des termes qui ne prouvent nullement qu’il soit mauvais. Avellaneda, tout au contraire, critique sa première partie, sans aigreur, et en homme équitable. Or, supposé qu’il soit vrai que l'un écrive plus purement et plus correctement que l'autre, cela ne doit- il pas être indifférent aux étrangers? Que X Aragonois ne parle pas si bon espagnol que le Castillan , que nous importe? pourvu qu’il ait le génie aussi plaisant, et qu’il nous divertisse en notre langue autant que lui.

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