‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 102 sur 215 · LIVRE VI. CHAR XIX · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAR XIX

alloient jusque sur sa croupe; il se jeta clans une des routes de la forêt, et les chasseurs se mirent après. Comme la sœur de Renaud ne connoissoit point encore son cheval, elle ne lui eut pas sitôt lâché la bride, que le fougueux animal saisit le mors entre ses dents, et courut d’une rapidité pareille à la foudre. Il eut bientôt devancé tous les chasseurs et le cerf même. La seule haquenée de la princesse put le suivre. En vain Bradamante employa la force et l’adresse pour le retenir, ses efforts non plus que les montagnes et les buissons ne pouvoient ralentir sa course. Fleur-d’Epine avoit prévu et souhaité cet événement. Le dessein de cette princesse étoit d’écarter de la chasse son aimable vainqueur, pour lui faire connoître l’ardente passion qu elle avoit conçue pour lui.

Dès qu elle jugea que, sans être interrompue, elle pouvoit lui parler, elle se mit à crier au coursier an dalous : arrête, arrête, beau cheval. A ces mots, l’animal s’arrêta tout court; aussitôt la fdle d’Aymon se jeta légèrement à terre, fort satisfaite d’être échappée du péril qu’elle avoit couru. La hile de Marsille descendit aussi de cheval , fort contente de voir les choses tourner au gré de ses souhaits; et feignant de se repentir d’avoir cache à son bel inconnu le vice du coursier dont elle lui avoit fait présent : Noble chevalier, lui dit-elle, je de vois vous avertir du défaut que ce cheval a de s’emporter quand on lui tient la bride trop lâche, et (pie le seul moyen de l’arrêter est, comme vous venez de l’éprouver, de lui dire les paroles que vous m’avez entendue prononcer. Je ne sais comment j’ai oublié de vous en instruire. Bradamante répondit poliment aux

excuses de la princesse, et fut ravie d’avoir appris le secret de réduire son cheval, qu’elle auroit été fâchée de perdre, à cause de sa vigueur et de sa légèreté.

Fleur-d’Epine s’assit et fit asseoir auprès d’elle le gentil chevalier sur l’herbe fraîche. L’endroit où ils étoient paroissoit charmant; l’amour lui-même n’auroit pu en choisir un plus propre pour ses mystères les plus secrets. La princesse d’Espagne portoit une robe bleue toute parsemée d’étoiles d’or; elle avoit son arc à la main, et ses (lèches dans son carquois; mais ses yeux, tout brillants du feu de l’amour, étoient plus perçants que les traits même de ce dieu. Bradamante ôte son casque pour prendre l’air. Son teint, animé d’un vermillon que l’ardeur de la saison et la rapidité de la course qu’elle venoit de faire avoient imprimé sur ses belles joues la rendoit toute charmante. On apprendra la suite de cette aventure et le succès des amours de ces deux princesses, parle véritable récit que Richardet, jeune frère de Bradamante, en fera dans la suite au courageux Roger.

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