LIVRE 1, CH A P. IV
prix qu'il avoit mérités : ensuite, après avoir salué humblement et avec beaucoup de gravité une dame qu’il se fîguroit très belle, et magnifiquement parée sur un riche balcon, il lui présentoit galamment, de dessus son cheval au bout de sa lance, le joyau <ju il avoit gagné comme son chevalier. A la lin le sommeil s emparant de ses sens, vint dissiper pour quelques moments toutes ees bizarres images que son entêtement pour la chevalerie errante peignoit en sa fantaisie.
Une heure avant le jour, on frappa cinq ou six coups de suite à la porte du logis. ISotre chevalier se réveilla, et ayant aussi réveillé de la voix et du coude son écuyer, il lui dit de se lever pour aller voir ce que ce pouvoit être. Saneho se leva , mais ce ne fut pas sans maudire les gens qui interroinpoient son repos. C’étoit le curé et les deux alcades qui venoient réveiller le seigneur don Alvar, afin qu'il put partir au frais avec les autres cavaliers grenadins, comme ils en étoient convenus le soir précédent. Après cela le curé et les juges s'en retournèrent chez eux pour faire déjeuner leurs hôtes , qui dévoient ensuite venir prendre Tarfé en passant. Tout le monde fut bientôt sur pied dans la maison de Don Quichotte, et tandis que les valets de l’étranger préparoient toutes choses pour leur départ, la gouvernante et Saneho préparoient le déjeuner. Cependant le Grenadin s’étant habillé dit à Don Quichotte, qui entra dans sa chambre pour lui donner le bon jour : Seigneur chevalier, j'ai une grâce à vous demander. On vient de m’apprendre qu’un de mes chevaux s’est blessé, et qu’il ne sauroit porter la moindre charge. Cela m’oblige à laisser ici tout ce qu il y a de plus embarrassant et de
DON QUICHOTTE, moins nécessaire dans mon équipage. J’ai entre autres choses certaines armes gravées à Milan que je ne me soucie pas trop déportera Saragosse; car outre qu’elles sont plus propres pour des courses de bague que pour des combats de barrière, j’en ai d’autres que je prise davantage. Je vous prie de me les faire garder jusqu’à mon retour, en quelque endroit sûr de votre maison. Comme il achevoit ces paroles, deux de ses valets apportèrent un grand coffre, et le posèrent aux pieds de Don Quichotte, lequel ayant voulu voir les armes pièce à pièce, pensa s’extasier de joie lorsqu’il vit un objet si agréable. L’armure étoit complète. Cuirasse, épaulières, gorgerin, morion, brassarts, cuissarts, genouillères, enfin rien n’y manquoit. Notre chevalier, dont l’esprit faisoit beaucoup de chemin en peu de temps, imagina d’abord l’usage excellent qu’il feroit d’un si riche dépôt. Dans cette pensée, il dit au Grenadin d’un air content : Seigneur don Alvar, j’espère que vous ne vous repentirez pas de m’avoir confie un si précieux trésor. Il lui demanda ensuite en quel équipage il se présenteroit aux joutes, quelles seroient ses livrées et sa devise; à quoi Tarfé satisfit exactement sans se douter en aucune manière des beaux projets que le curieux personnage rouloit alors en son imagination. Pendant qu’on remettoit les armes dans le coffre, Sancho entra en disant : Le seigneur Alvaro Tarfé peut venir ce seoir à la table, car le dejeuner est prêt par mes soins. Ab ah ! Sancho mon ami, lui répondit le Grenadin, vous êtes homme de précaution, à ce que je vois. Mais avez-vous l’appétit ouvert, de si bon matin? Oh pour cela, oui, repartit l'écuyer; et c'est une chose qui mérite d’être