LIN RE I, CH AP. IV
ment. Sancho répondit à son maître qu'il étoil prêt a le suivre partout. Ce qui plut si lort a Don Quichotte, qu'il l’embrassa de joie; mais l’écuyer ne sentit presque pas l’embrassade, tant le sommeil connncneoit a disposer de lui. Cependant le chevalier, qui n’y prenoit pas garde, poursuivit ainsi son discours. Nous irons donc à Saragosse, où je gagnerai le premier prix des joutes; et comme l’ingrate Dulcinée n’a payé ma constance que de mépris, je chercherai une autre dame qui saura mieux qu’elle reconnoître mes services. Peutêtre, me diras-tu, que je dois me faire un scrupule de changer de maîtresse; mais je te répondrai, mon ami, que le chevalier du soleil quitta bien Claridiane pour la princesse Lindabrides, quoiqu’il n’eût pas même le moindre sujet de se plaindre d’elle. Pour trouver donc un objet qui soit digne d’un chevalier tel que moi, je me propose d’aller à la cour d’Espagne, où déjà ma réputation m’a devancé. Les belles princesses qui composent la cour de la reine, charmées de ma bonne mine et du bruit de mon nom, tenteront à l’envi la conquête de mon cœur; mais je ne le soumettrai qu’aux lois de celle qui me marquera le plus d’amour, soit par les ornements dont elle affectera de se parer pour me plaire, soit par les lettres passionnées, les écharpes, les bracelets, et par les autres faveurs galantes que j’en recevrai. Les chevaliers de la cour, et principalement ceux de la toison, jaloux de ma gloire et de mes bonnes fortunes, essaieront par mille artifices de me perdre dans l’esprit du roi. Je leur en demanderai raison par la voie des armes, et les ayant tous tués ou désarmés aux yeux du roi et de toute sa cour, je passerai
DON QUICHOTTE, indubitablement pour le meilleur chevalier du monde. Que dis-tu, mon (ils, de ma résolution? 11 se lut un moment pour entendre la réponse de son écuyer; mais s’apercevant qu’il dormoit, il le poussa du coude en lui disant: Holà, mon ami, écoute-moi, je t’en conjure. Vous avez raison, Monsieur, s’écria Sancbo à moitié endormi , toute cette canaille de géants n’est bonne qu’à pendre, et c’est bien fait de leur donner sur la crête. Que le ciel te confonde avec tes géants, dit Don Quichotte ! je me casse la tête à faire entrer dans la tienne ce qui après Dieu nous importe à toi et à moi plus que tout autre chose, et tu dors comme un loir! Monsieur, répliqua l’écuyer, laissez-moi dormir, s’il vous plaît; et je tiens dès à présent, pour bon et pour véritable, tout ce que vous m’avez dit et tout ce que vous me direz dans la suite. Vive Dieu, reprit le chevalier, ce n’est pas un médiocre chagrin, d’avoir à traiter des choses importantes avec un rustre comme toi ! Hé bien, dors, misérable, et sois toujours l’esclave de tes sens : pour moi, je ne veux point me livrer au sommeil, que je n’aie auparavant rempli mon imagination des moyens dont je dois me servir pour remporter le prix le plus considérable des joutes. Je vais imiter le prudent architecte, qui, devant (pie de mettre la main à l’œuvre, conçoit et dispose en son idée toutes les parties de l’édifice qu’il veut bâtir. Ce fut donc dans cette occupation que Don Quichotte passa la plus grande partie de la nuit. 11 se rendoit présent, par l’effort de son imagination échauffée, tout ce qui de voit lui arriver aux joiites. Tantôt il partait aux chevaliers contre lesquels ils devoit courir; tantôt il demandoit aux juges du camp les