‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 138 sur 215 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De l'étrange et dangereux combat qu'eut Don Quichotte arec Roland le Furieux.

Quand Sancho eut perdu de vue l'hôtellerie , il reprit sa bonne humeur, que la juste crainte de la berne avoit un peu altérée. Ça, Monsieur, dit - il à son maître, est-ce tout de bon que vous ne voulez plus songer à madame Dulcinée, ni faire aucune chevalerie pour elle? Sans doute, répondit Don Quichotte; elle a poussé ma constance à bout. Je 11e la reconnois plus pour ma dame; et comme je veux désormais qu’on m’appelle le chevalier sans amour, il faut que je justifie ce nom par quelque action d éclat. En effet, aussitôt qu'il fut dans Anza, d dressa lui-même un cartel de défi, que Sancho attacha

à un pilier de la place, et le cartel portait que tout chevalier errant ou sédentaire qui voudroit soutenir que les dames méritoient d’être aimees, mentoit faussement, et qu’il lui feroit confesser le contraire par la voie des armes, corps à corps, ou dix contre dix; qu’à la vérité l’on ne pouvoit se dispenser, selon les lois de la chevalerie, de les défendre, et de les venger des outrages qu’on leur faisoit; qu’il étoit même permis de s’en servir pour la génération, pourvu que ce fût sous l’indissoluble nœud du mariage; que les ingratitudes inouïes de l’infante sans paire, la fameuse Dulcinée du Toboso, étoient une preuve authentique de cette incontestable vérité. Et au bas du cartel il avoit souscrit , le chevalier sans amour. Tout le monde dans Ariza rit beaucoup de ce cartel; mais, personne ne s’étant mis en peine de prendre le parti du beau sexe, le chevalier sans amour en partit, après y avoir fait peindre sur son écu l’ingénieuse devise qu’il avoit imaginée.

Lorsqu'il fut près d’Ateca, gros bourg voisin de Catalayud , il aperçut et fit en même temps apercevoir à son écuyer une maisonnette couverte de chaume, au milieu d’une melonnière, sur la porte de laquelle étoit un paysan, qui gardoit ses melons avec un gros bâton ferré par le bout. Après l’avoir regardé fort attentivement, il dit à Sancho : Arrêtons-nous, mon fils, voici, si je ne me trompe, une des plus grandes aventures que nous puissions trouver. Tu vois bien ce redoutable guerrier qui est à la porte de ce superbe château avec une lance ou un épieu à la main; c’est un des plus fameux chevaliers dont tu aies jamais ouï parler. Bon, répondit Sancho, aujourd’hui d’une façon,

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