‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 146 sur 215 · LIVRE I, CH AP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. IX

toutes les peines du inonde. Mais quand ils furent sortis de la cabane, et qu’ils ne virent plus Rossinante et le grisou dans la melonnière, ce fut alors qu'ils connurent jusqu’à quel point le malin enchanteur maure leur étoil contraire ce jour-là. Don Quichotte en eut un chagrin mortel, et Sancho, encore plus affligé que son maître se désespéroit d'avoir perdu son âne. Hélas! mon cher grisou , dit-il en pleurant à chaudes larmes, nous avons bientôt été séparés l'un de l’autre. Ah! baudet de mon âme, lumière de mes yeux, miroir de mes pensées, qui sont les brigands qui t’emmènent sans pitié, toi qui pour tes longues oreilles pouvois passer pour le doven des ânes. Nous nous entendions tous deux comme deux frères de lait. Quand je te portois ton orge dans l’écurie, tu faisois une musique aussi agréable que celle du barbier, quand il va la nuit jouer de la guitare et chanter sous les fenêtres de la grosse Jeanne. Ami Sancho, dit Don Quichotte, que te sert-il de t’affliger ainsi? N'ai-je pas perdu, moi, le meilleur cheval qui fût au monde? Hé! pardi, Monsieur, répondit brusquement l’écuyer, je ne vous empêche pas de pleurer votre cheval; laissez-moi pleurer mon âne. Encore une fois, mon fils, reprit Don Quichotte, tu dois te consoler de sa perte, quand même il deseendroit en ligne directe de l ànesse de Balaam. C’est une foiblesse de ne pouvoir se consoler des pertes que l’on fait. Si elles sont irréparables, la raison doit nous aider à les supporter constamment. Si on peut les réparer, pourquoi s’abandonner à la douleur? Je prétends faire une exacte recherche de Rossinante et du grison; et si elle se trouve vaine, nous avons notre malle pour y remédier. Nous

achèterons un autre cheval et un autre baudet; et par ce moyen nous rendrons inutile l’intention de l’enchanteur maure, qui, en me faisant voler Rossinante, a cru m’empêcher de me trouver aux joutes de Saragosse. Mais en attendant il faut que tu portes la malle et le bât sur les épaules jusqu’à ce bourg, où nous allons nous reposer. L’espérance que conçut Saneho de revoir son cher grisou modéra sa douleur ; et, quoiqu’il se sentît le corps tout brisé, il ne laissa pas de se charger du bât et de la malle qu’il disposa de façon que la croupière du bât lui pendoit sur la bouche.

Dès qu’ils parurent dans Ateca, une foule d’enfants et de personnes oisives les entoura , et les conduisit avec des huées jusqu’à la grande place. Les officiers de justice et quelques chanoines s’y proinenoient alors. Ils furent assez surpris de voir Don Quichotte aussi mal accommodé qu’il étoit, et son écuyer chargé d'un bât, dont la croupière lui bridoit le nez. La chose leur paroissant tout ensemble sérieuse et comique, ils ne savoient s’ils en devoieut rire ou en avoir pitié. Mais Don Quichotte, se voyant au milieu d une si nombreuse assemblée qui sembloit n’avoir des yeux qu’à demi pour le considérer, et se sentant ému d’un juste ressentiment contre les ravisseurs de Rossinante, il adressa ces paroles à l’assistance, attachant particulièrement ses regards sur les juges et les ecclésiastiques. IN’avezvous pas honte, Messieurs, de soullrir parmi vous des brigands, qui pour faire plaisir à l’enchanteur maure, mon ennemi, m’ont ravi par surprise mon infatigable coursier et l’excellente monture de mon écuyer. Ordonnez qu’on nous rende sans retardement ce qu’on nous

El \ RE I, CII AP. I \

a vole* , et (|iie les audacieux qui nous ont blessés, parce qu’ils nous ont surpris à pied et sans défense, nous soient livrés à discrétion. Ou bien je vous tiens tous pour traîtres et pour complices de traîtres; et comme tels je vous appelle et vous délie dès à présent un contre un, ou tous contre moi. Les chanoines et les juges ne purent s'empêcher de rire d’entendre une harangue si extravagante; mais un des ecclésiastiques, tirant quelques autres à part, leur dit : Messieurs, je crois (pie ce fou est ce chevalier Don Quichotte de la Manche de qui nous lisions l'histoire pour nous réjouir ces jours passés. Vous allez voir, ajouta le chanoine, que je ne me trompe pas. En même temps il s’approcha de Don Quichotte, et lui dit : Seigneur chevalier errant, car à votre air noble et à vos armes nous jugeons bien que vous en êtes un, ne seriez-vous point par hasard cet incomparable chevalier de la Manche dont on vante partout les exploits inouïs? en un mot n’êtes-vous pas le seigneur Don Quichotte * Oui, je le suis, répondit gravement le chevalier; et je ferai bien voir aux scélérats qui m’ont enlevé Rossinante que ce n’est point à moi qu’il faut se jouer. Seigneur Don Quichotte, répliqua le chanoine, nous honorons trop ici messieurs les chevaliers errants, et vous surtout, pour souffrir qu’on leur fasse le moindre tort. Nous voulons vous faire raison de l’outrage que vous avez reçu : et nonseulement nous aurons soin de vous faire restituer ce qu’on vous a pris; mais, si vous pouvez reconnaître les gens qui vous ont si maltraités, assurez-vous que nous les ferons très rigoureusement punir. Pour celui que j’ai combattu, repartit le chevalier, je saison il est, et il Don Quichotte.

aura bientôt de mes nouvelles. Mais le scélérat qui m’a blessé par trahison, c’est Bellido de Olfos. Non, non, interrompit alors Sanelio, en rangeant la croupière qui l’empêchoit de parler : Tenez, Messieurs, celui qui renversa mon maître d’un coup de fronde est un certain drôle qui gardoit ici près une melonnière, un homme à large échine, qui a l’œil louche et la moustache retroussée. L’est ce belître, que le ciel confonde! qui est venu avec d’autres enragés nous rouer de coups, et qui, après nous en avoir donné jusqu’aux sangles, ont emmené Rossinante et mon âne où Dieu sait. Messire Valentin, ainsi se nommoit le chanoine qui a voit parlé, étant fort charitable de son naturel , et jugeant que Don Quichotte avoit besoin de secours, lui dit : Seigneur chevalier, tout ce qu’on vous a volé vous sera rendu; mais en attendant je vous prie de me faire l'honneur de venir chez moi avec votre écuyer. Saneho pressa son maître d’accepter l’offre; après quoi messire Valentin les mena chez lui.

La première chose que fit ce bon ecclésiastique fut d’envoyer quérir le chirurgien du fieu pour visiter la plaie que le chevalier avoit à la tète, et qui par bonheur n’étoit pas dangereuse. Pendant que le chirurgien apprêtoit ses linges, et tiroit de ses poches tous les instruments nécessaires pour mettre le premier appareil, Don Quichotte, qui le considéroit avec attention, lui dit d’un air gracieux : En vérité, maître Elisabeth, mon cher ami , j’ai une extrême joie d’ètre aujourd'hui tombé en vos habiles mains : car je me souviens d'avoir fil que vous savez appliquer des remèdes si souverains aux blessures des chevaliers errants, qu'Averroës, Avicenne

LIVUK I, Cil AP. I \.

et Galien méritoient à peine d’être vos fraters. Mais diles-moi , de grâce , si mes plaies sont mortelles, parce qu'en ee cas-là les règles de la chevalerie ne me permettent pas de consentir que l’on me guérisse, jusqu a ce que j’aie tiré une entière vengeance de la trahison de Bellido. I„e chirurgien, qui ne savoit que répondre à tout cela, regardoit messire Valentin, qui de son cote haussoit les épaules d’étonnement. Connue il étoit à craindre qu’à force de parler et de s’agiter, la fièvre 11e survînt à Don Quichotte, ce qui auroit pu rendre sa blessure dangereuse, le chirurgien le pansa sans rien dire, de peur de lui donner nouvelle matière de parler. Il se contenta seulement de l’assurer que dans peu de jours il ne paroîtroit pas qu'il eût été blessé. L’appareil étant mis, le chanoine ht sortir tout le monde de la chambre, oit on laissa reposer Don Quichotte dans un fort bon lit. Sancho, qui avoit tenu la chandelle durant l’opération, et qui n "avoit pas dît un mot depuis longtemps, mouroit d’envie de se dédommager d’un si long etsi rare silence. A peine fut-il horsde la chambre, qu i! dit à Valentin : Par ma foi, seigneur licencié, les cotes mecuisentfurieusement.Ce Bellido, puisque Bellidoy a, 11e m’a pas moins bien régalé que mon maître, il ne m’a rien laissé de bon que l’appétit ; et vive Dieu , s'il me l'avoit été comme tout le reste, j’enverrois tous les Bellido du monde à tous les diables. C’est pourquoi , seigneur licencié, je vous prie de faire mettre au plus tôt la nappe, afin que je joue un peu des mâchoires: car j’ai plus besoin de cela présentement que de me nettoyer les dents. Mais, mon ami , lui dit le chanoine , il lautvoirsi vous n'avez point de blessure; pendant que nous avons ici

maître Elisabeth, vous n’avez qu'à dire, il vous fera deux incisions pour une. Ali! mardi, je l’en quitte, répondit l’écuyer; tous ces chirurgiens ne demandent que plaies et bosses : vous n’avez qu’à les laisser faire, par la gerni, ils vous fourrent sans façon leurs bistouris dans la tète, comme s’ils vous tiroient des cirons. Grâce à Dieu, je n’ai point été blessé ; et pour cette fois je me passerai mieux de charpie que de pain et de vin. Ge chanoine lui fit donner à souper; et comme par son ordre on étoit aile s’informer du prétendu Bellido et de ses compagnons, qu’on eut peu de peine à découvrir, on vit bientôt arriver Rossinante et le grisou. Sancho, les ayantaperçus, sortit avec précipitation d’un vestibule où il achevoit de souper, et courant à son baudet avec la meme joie qu’un amant qui revoit sa maîtresse après une longue absence, il l’embrassa de tout son cœur. Ab! mon cher grisou, lui dit-il, tu sois le bien revenu. Je te souhaite les bonnes fêtes. Dis-moi un peu de quelle manière on t’a traité en mon absence? Ce grand escogrife de Roland t’a-t-il du moins bien fait gruger de l’orge et de la paille? Oh le sac à vin ! oh le pied plat! Plaise à la bonne sainte ]S icole, la patronne de ma marraine, que je le voie pendre dans cent ans d’ici! Valentin voyant Sancho si joyeux d’avoir retrouvé son âne lui dit en riant: Seigneur écuyer, quand vous auriez perdu votre baudet, il n’auroit pas fallu pour cela vous désespérer: car je vous aurois fait présent d’une très belle ânesse qui vaut autant ou plus que lui. Oh! cela ne peut être, seigneur licencié, répondit Sancho : mon grisou vaut son pesant d’or, et nous sommes faits l’un pour l’autre, le l’entends à demi-mot comme si je l’avois engendré :

Page 1