‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 152 sur 215 · LIVRE I, CHAI». XI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAI». XI

Salamanque. Mais qu'il ne pense pas, le belître, aller dépenser les douzains de son père à jouer avec d’autres

(ils de p . comme lui : car je lui donnerois plus de

coups de fouet avec ce ceinturon que je n’ai de poils à ma vénérable barbe. En parlant ainsi, il délacba son ceinturon, dont d se mit à frapper les jambes des chanoines, en disant avec colère : Etudie, pendard, étudié, si lu veux être gouverneur après moi. C’est assez, c’est assez, seigneur Sancho, lui dit un des chanoines en le retenant par le bras, songez que le garçon que vous fouettez n’est pas encore engendré. Je cesse donc pour cette fois, répondit l’écuyer, puisqu'il plaît à vos seigneuries; cl il peut bien vous en remercier ; car, si je m’en tiens là pour la première faute, il peut compter qu’à la seconde il paiera le tout ensemble. Quelle extravagance! lui dit alors gravement Don Quichotte; tu n as point encore de fils, et tu lui donnes déjà le fouet, parce qu’il ne veut pas aller à l’école! Ah! ali! Monsieur, repartit Sancho, ne savez -vous pas bien qu’il faut châtier les enfants de bonne heure? et que, si on les mignarde quand ils sont petits, ils deviennent volontaires et paresseux? Il faut qu’ils sachent dès le ventre de leur mère que la science n’entre dans la tète que par le derrière : car c’est ainsi que mon père m’a élevé; et si j’ai quelque entendement dans la cervelle, ce n’est, mardi, qu’à force de coups. Il m’en donnoit tant et tant, que le vieux curé dece temps-là, Dieu veuille avoir la gloire de sa bonne âme! toutes les fois qu’il me rencontrait dans la rue, il disoit en me mettant la main sur la tète : Si cet enfant- là ne meurt pas des coups qu’on lui donne, il grandira à vue d’œil. Com-

ment donc, ami Sanclio, dit Valentin , votre vieux curé étoit un grand prophète, à ce cpie je vois! Oui, seigneur Valentin, répondit l’écuyer, je vous assure que c’étoit un habile homme. Il avoit étudié en sa jeunesse à Alcala, et il étoit si savant, qu’il disoit une partie de ses vêpres par cœur. Les chanoines prenoient beaucoup île plaisir aux saillies de Sanclio, qu'ils trouvoient aussi fou, mais plus réjouissant que son maître; et ils revinrent encore les jours suivons chez leur confrère, où nos aventuriers leur donnèrent de nouvelles scènes très divertissantes.

Don Quichotte, au bout de huit jours, se trouvant parfaitement guéri de sa blessure, crut qu’il ne pouvoit faire un plus long séjour en ce lieu-là sans contrevenir aux lois de la chevalerie. C’est pourquoi le neuvième jour, après le dîner, il dit à son hôte : Seigneur licencié, il est temps, ce me semble, que vous me permettiez de partir pour Saragosse. Vous savez combien cela importe à la gloire de la chevalerie errante. Si la fortune seconde mes efforts, je me propose de vous envoyer le prix le plus considérable des joutes, que je vous conjure dès à présent de recevoir. C'est le moins que je dois à un homme qui m’a généreusement procuré une entière guérison de mes blessures. Le charitable Valentin, qui avoit envie de haranguer le chevalier, et d’essayer s’il ne pourroit point rappeler à de saines occupations cet esprit égaré, prépara son éloquence à ce grand dessein, et répondit en ces termes à Don Quichotte : Seigneur Quexada, votre seigneurie peut s’en aller quand il lui plaira; mais faites réflexion, je vous prie, que vous êtes dans un étrange égare-

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