LIVRE I, CI! A P. XI
ment. D'autres prendraient plaisir à Haller vos visions extravagantes; mais pour moi, je 11e vois rien de plus déplorable, et je me crois oblige, par le devoir de mon ministère, à dissiper votre aveuglement. Songez qu’Amadis de Gaule, Esplandian et tous ees autres anciens chevaliers dont il est lait mention dans vos ridicules livres de chevalerie, et dont vous voulez follement suivre les traces, sont des héros imaginaires. Quel historien, quel auteur sensé, de quelque nation que ce soit, en a écrit comme de gens qui aient été véritablement? Tout ce qui se raconte d’eux dans ces fabuleux livres qui vous ont gâté l’esprit ne sont que des mensonges inventés pour amuser et divertir les personnes oisives. Ouvrages pernicieux, que les magistrats devraient defendre avec la dernière rigueur, puisque ces vaines lectures 11e font qu’entretenir les peuples dans l'ignorance, et leur faire négliger des choses utiles et instructives. Rentrez en vous-même, seigneur Quexada : vous êtes en péché mortel d abandonner ainsi votre maison et le soin de vos affaires, pour aller courir le monde comme un fou avec ce pauvre paysan cpie vous entraînez dans vos chimères. Ne vous apercevez-vous point, au travers de votre folie, que vous vous rendez le jouet des grands et des petits, et que vous livrez 1 honneur d’un gentilhomme à 1 injurieuse risée d’une populace insolente? Sous le prétexte fanatique de redresser des torts que l’on 11e fait point, vous troublez les voyageurs dans la liberté des chemins publics, et bientôt peut-être pour avoir ôté la vie a quelque innocent, la sainte ilermandad mettra la main sur vous, et. sans avoir égard aux extravagances
d’une imagination déréglée, vous fera souffrir un châtiment qui couvrira d’infamie toute votre famille. Encore une fois, seigneur Quexada, faites un sérieux retour sur vous-même; chassez de votre esprit toutes vos idées fantastiques de chevalerie , et retournez au plus tôt chez vous donner à vos parens et à vos amis, qui déplorent, votre aveuglement, la consolation de vous revoir faire un usage légitime de votre raison. Lisez de bons livres, et ne vous faites une occupation que des choses qui peuvent servir à vous faire estimer des honnêtes gens. Si votre seigneurie veut suivre mes conseils, je m’engage à vous accompagner jusque chez vous, quoiqu’il y ait plus de quarante lieues d'ici à l’Argamesille. Je ferai même toute la dépense du voyage, afin de vous persuader que le seul intérêt de votre honneur et de votre salut m’a fait dire tout ce que je viens de vous représenter.
Aussitôt que messire Valentin eut cessé de parler, Sancho, qui avoit été fort attentif à ce discours, prit la parole, et dit sans se lever de dessus le bât de son âne, sur quoi il étoit assis : En vérité, seigneur licencié, votre révérence n’est pas tout-à-fait bête. Tout ce que vous venez de dire au seigneur Don Quichotte est très véritable; et c’est ce que nous lui avons dit plus de six cent mille millions de fois le curé Pedro Ferez, maître Nicolas le barbier, et moi; mais, oui, ma mère me châtie , et je m’en moque. C’est un enfant gâté qui ne se corrige point. Vous ne lui ôterez jamais de la tête la fantaisie enragée qu’il a d aller chercher des torts ou, pour mieux dire, des melonniers et des muletiers qui nous traitent en chiens courtauts. Outre cela il prend