LIVRE V, CIIAP. V
(ls s’avancèrent dans celte espérance, et découvrirent effectivement quelques cabanes répandues par-ci parla. Ils aperçurent aussi des hommes sauvages de la nature des Lestrigons. Ces monstres étoient assis autour de plusieurs tables dressées sur le bord d un ruisseau, qui, descendant du haut de la montagne, couloit dans les vallons. Elles étoient couvertes de chevreuils rôtis, au défaut de chair humaine, dont les Lestrigons sont fort friands. Les deux dames ne purent les regarder sans fraveur. Il est vrai qu’ils sont horribles. Ils ont des dents et des ongles de lion, avec une face d’homme; mais ils ont le nez long et crochu , et les yeux perçants. Les chevaliers rassurèrent les dames, en leur disaut qu'elles n’avoient rien à craindre des Lestrigons en leur compagnie ; qu’elles dévoient surmonter la répugnance qu’elles avoient à s’approcher d’eux , et qu’une faim pressante étoit encore plus hideuse qu'ils n'étoient horribles à voir.
Roland , qui parloit ainsi , s’approcha des Lestrigons, et leur dit : Mes amis, nous nous battons que vous voudrez bien soulager la faim dévorante qui nous travaille, ces dames et nous. Comptez que nous avons de quoi reconnoître le plaisir que vous nous ferez. Le chef de ces monstres comprit l’intention du comte, quoiqu’il n’eût pas entendu son langage, et lui répondit dans des termes que le paladin n’entendoit pas mieux ; puis, le regardant avec des yeux qui ressembloient à des charbons ardents, il lui lit signe de venir s’asseoir parmi eux. Roland descendit de cheval ; mais il attendit pour se mettre à table que les dames et son ami l’eussent joint.
3o ROLAND L’AMOUREUX.
Les Lestrigons, bien loin de songer à satisfaire la fai ni de leurs nouveaux botes, ne pensoient qu’à les surprendre, pour les tuer et pour se repaître ensuite de leurs corps, surtout de celui des dames, qu’ils regardoient comme une chair plus délicate; de sorte que , dans le temps que le comte avoit la tète tournée vers les dames et son ami , et qu’il leur disoit de s’avancer, le chef des Lestrigons lui déchargea par derrière, à deux mains, un coup d’un levier de fer qu’il portoit pour arme, et le jeta à terre privé de sentiment. A la vue de cette trahison, Brandimart, transporté de fureur, vola au secours de Roland, sur qui plusieurs Lestrigons s’étoient déjà jetés pour le dépouiller de ses armes. Il en renversa deux du poitrail de son coursier, et choisissant au milieu d’eux leur traître chef, il le perça de sa lance de part en part. Il s’abandonna ensuite sur les autres, qu’il massacra ou dispersa bientôt; puis il mit pied à terre pour aller secourir le comte, qui, n’étant simplement qu’étourdi , eut peu de peine à reprendre ses esprits. Mais, pendant ce temps-là, des Lestrigons, qui n’osèrent résister à Brandimart , passant en fuyant auprès des dames, voulurent les emmener avec eux , moins touchés de leur beauté que de la délicatesse de leur chair. Angélique et Fleur-de-Lys , qui jugèrent de leur dessein, s’enfuirent tout épouvantées le long des vallons, et les Lestrigons, qui ne faisoient en les suivant que s’éloigner de Brandimart, qu'ils craignoient, se mirent à courir après elles.
Les deux guerriers, qui avoient toujours leurs dames présentes à la pensée, en quelque péril qu’ils fussent, ne s’aperçurent pas plus tôt du danger où elles se trou-