LIVRE TT, CITA?. TI
ordre de chevalerie <|tie j’ai reçu, que, pour te punir de ton extrême avarice, je donnerai à cette heile infantc le premier royaume dont je ferai la conquête, quoi qu’en puissent dire tous les enchanteurs, curés, barhiers et villageois comme toi. lie! pardi, Monsieur, interrompit à son tour Sancho, quand vous y mettriez encore les deux vieillards de sainte Suzanne, je n’y saurais (pie faire. Mais, Sancho, dit don Alvar, en vérité vous n'v pensiez pas! Quatre sols, mon ami ! A-t-on jamais fait un pareil présent à une princesse? Bon, une princesse ! répondit Sancho ; c’en est une comme mon grisou est pape! oh! que nous nous connoissons mieux que cela eu princesses, dieu merci! Pour celle de Micomicon, passe encore, on s’y pouvoit laisser tromper; mais pour celle-ci, seigneur Don Quichotte, est-il possible que vous, qui êtes si habile en phisiolomie, vous n’ayez pas connu à ses haillons qu’elle n’est ni infante ni amirale. Sancho, Sancho, dit Tarfé, je crains bien qu’il n'v ait de l’enchantement en cette affaire. Les enchanteurs sont bien rusés! Us ont sans doute offert à ras yeux la princesse de Galice sous un sale habillement, afin que le seigneur Don Quichotte, la prenant pour une servante de cabaret, lui refusât sa protection. M ais le ciel, qui a fait naître ce chevalier sans pair pour la consolation des princesses affligées, lui a donné en même temps un instinct infaillible pour les démêler à travers toute sorte de charmes. Vous dites vrai, don Tarfeyan, s’écria Don Quichotte : les enchanteurs ne peuvent là-dessus m'en faire accroire; et, malgré tous leurs sortilèges, la princesse de Galice est ce qu’elle est. J’avouerai qu’elle m’a paru, comme à Sancho,
3io DON QUICHOTTE,
malpropre et fort mal habillée; mais lorsqu’elle in'a fait le récit de ses malheurs, j'ai vu à plein la noblesse de son origine. Mais mon écuyer ne s’arrête qu’aux apparences, et quoiqu'il ait cent fois éprouvé la malignité des enchanteurs, il n’en est point pour cela plus en garde contre leurs surprises. L’ignorant ne croit que ce qu’il voit, sans penser que la vue est le sens le plus susceptible d’illusions. Eh ! bon dieu , s’écria Sancbo, les enchanteurs se seroient-ils bien encore mêlés de celui-là? Il n’en faut point douter, dit don Alvar; mon pauvre Sancbo, vous avez été la dupe des enchanteurs en cette occasion; et vous le serez toujours, tant que vous vous en rapporterez à vos propres yeux, au lieu de vous en fier au seigneur Don Quichotte, qui regardant les objets en chevalier errant, les voit sans voile et sans nuage. Par ma foi, reprit Sancbo, après cela il ne faut donc plus jurer de rien : car, entre nous, l'infante de Galice a toute la mine d'une servante de taverne. Elle est laide, bossue et boiteuse, et la chemise qu’elle a sur la peau est plus sale qu’un torchon. Mais, puisque c’est une princesse, n’en parlons plus; qu’elle se corrige, et Dieu l’aidera. Je lui pardonne de bon cœur le soufflet qu'elle me donna pour lui avoir mangé un morceau de fromage qu’elle avoit serré dans son armoire. Les cavaliers se levèrent tous de table en riant, et sortirent de la chambre, afin de laisser reposer Don Quichotte, qui devait avoir besoin de repos après les coups et les fatigues de la journée. Pour Sancbo, il fut livré aux domestiques, qui en tirèrent bon parti, et qui lui firent autant de niches qu’il leur dit de sottises.