LIVRE II, Cil AP. IV. 3i
d’un nombreux col lège, allèrent au bout de la carrière se placer, au son des trompettes, sur un amphithéâtre fort galant. Immédiatement après on vit entrer dans la place vingt cavaliers de bonne mine, disposés en deux quadrilles, et marchant deux à deux avec de riches livrées, et tout l'équipage brillant d’un superbe et galant carrousel. Je ne sais pourquoi notre auteur Arabe a manqué de faire ici une pompeuse description de cette fête, si ce n’est qu’il n’a pas voulu perdre de vue son héros. Il se contente dédire que don Alvar, monté sur un lier Cordouan gris pommelé, richement harnaché, cl dont les allures nobles relevoient merveilleusement sa bonne grâce, étoit babillé d’une toile tissue d’or, sur laquelle éclatoit une broderie très délicate de lis et de roses entrelacés ensemble. Il avoit fait peindre sur le champ de son écu la figure de Don Quichotte avec toute l’aventure de l'homme fustigé : ce qui fit bien rire tout le monde. Pour notre chevalier, il étoit à coté de don Alvar, comme son frère d’armes, et il entra dans la lice avec une contenance toute martiale. 11 avoit le casque en tète, et il étoit armé de toutes- pièces, prêt à combattre tous les géants de l’univers. Cependant le peuple, qui ne prend pas toujours les choses du bon côté, faisoit de grandes buées à voir seulement la figure du chevalier et de son pacifique cheval. Les deux quadrilles passèrent devant les dames, faisant les saints et les galanteries ordinaires, c’est-à-dire faisant foire des passades et des courbettes à leurs chevaux : de quoi certes le bon Rossinante, quoique sans école, ne laissa pas de s’acquitter fort bien. Quand Don Quichotte et don Alvar furent auprès des juges, et qu’ils
les eurent salués, le plus considérable des juges s’adressant au chevalier lui dit gravement: Fameux prince de la Manche, fleur et miroir de la chevalerie errante, nous nous tenons tous favorisés de la fortune, puisque vous n’avez pas dédaigné d’honorer de votre présence le divertissement que nous donnons aujourd’hui aux dames. Le chevalier répondit avec la même gravité : Célèbre juge des exercices de Mars, quoique ce ne soient ici que de simples jeux en comparaison des grandes entreprises que je tente tous les jours, je ne veux pas vous refuser l’avantage de vous faire voir mon adresse. En achevant ces paroles il passa outre avec don Alvar, qui en allant joindre sa quadrille représenta à Don Quichotte qu'il ne devoit courir que le dernier, pour ne pas ravir aux autres cavaliers l’espérance d’obtenir quelques-uns des prix; que sa course ne pouvant manquer d'être la plus belle et la plus agréable de toutes, il la falloit reserver pour la dernière, afin de couronner l’œuvre par quelque chose de brillant. Don Quichotte ne put résister à des raisons si spécieuses; il se tira l’écart , et se rendit par ce moyen simple spectateur de la fête.
Alors tous les cavaliers se mirent à courir au son des trompettes et des timbales , suivant le rang qui leur avoit été réglé par le sort, chacun montrant son adresse et sa légèreté. On admira surtout don Alvar, qui remporta le prix le plus considérale, et qui fit assez connoître qu’il descendoit de ces anciens Abencerrages qui les premiers introduisirent en Espagne les carrousels, les courses de bague et autres fêtes galantes, consacrées au divertissement des dames. Quand les courses