LIVRE U, CH A P. V
fl son cru; mais le chevalier n'en (il lien, et marcha armé comme il étoit jusqu’au logis de don Carlos. Il entra dans la salle oïi on l'attendoit, tel qu’Amadis entra dans la chambre défendue d’Apollidon, lorsqu'il acheva l'aventure de l’arc des loyaux amans. Don Carlos l'embrassa, et lui dit : Le grand chevalier de la Manche soit le bien venu dans une maison où tout le monde lui souhaite toute sorte de prospérités; mais, seigneur Don Quichotte, pour vous délasser de la fatigue de vos glorieuses courses, quittez, s’il vous plaît, vos armes. Vous le pouvez faire ici en toute sûreté, puisque vous êtes avec vos amis. Je puis, répondit le chevalier, quitter ma lance et mon écu pour vous satisfaire, mais pour mes autres armes, je vous prie de me permettre de les garder ; en quelque lieu que je me trouve, je les ai toujours pour deux raisons : la première, c’est qu’en portant toujours ces honorables instruments de la chevalerie errante, le corps s’y fait, et n'en est point incommodé, suivant cet axiome de philosophie : ab assuelis non Jit passio. La seconde raison , c’est que I homme prudent doit être sans cesse sur ses gardes; car je me souviens d’avoir lu dans l’admirable livre des aventures du chevalier du Soleil, qu’un jour ce chevalier s'étant égaré dans une forêt avec le Troven (Aristide son ami, ils arrivèrent enfin à un certain pré oii ils trouvèrent dix ou douze sauvages qui faisoient rôtir un cerf sur des charbons : s’en étant approchés, ces sauvages les invitèrent par signes à manger avec eux; les chevaliers, qui avoient un pressant besoin de ce secours, l'acceptèrent; ils mirent pied à terre, et après avoir ôté la bride a leurs chevaux afin
qu’ils pussent paître dans le pic, ils vinrent s’asseoir parmi ces sauvages, qui leur montroient tant d’humanité. Néanmoins ils n’otèrent point leurs casques, ils se contentèrent seulement de lever les visières; mais à peine avoient-ils commencé à manger, que les sauvages tous ensemble se jetèrent traîtreusement sur eux et leur donnèrent tant de coups de massue sur la tête, que si la trempe des casques n’eût pas résisté aux coups, les deux chevaliers en eussent été écrasés. Ils tombèrent à terre sans sentiment, et les barbares les croyant morts voulurent les désarmer; mais, comme ils n’étoient pas accoutumés à désarmer des chevaliers, ils ne savoient de quelle manière s’y prendre. Oristide et le chevalier du Soleil eurent le temps de revenir à eux. Ils reprennent donc leurs esprits et reconnoissant le péril oii ils sont, ils se lèvent avec beaucoup de légèreté, ils mettent l’épée à la main, et chargent les barbares avec tant de vigueur, qu'ils en font bientôt une étrange boucherie. Ils ne portent pas un coup inutile; ici vole une tête, là tombe un bras ou une cuisse. Don Quichotte en faisant le récit d’une si brusque expédition, tira son épée, et, pour peindreau naturel la valeur du chevalier du Soleil et de son compagnon, il se mit à s’escrimer avec une telle vivacité, que toute la compagnie, craignant d’être prise pour les sauvages, s’écarta, de sorte qu'il se fit autour de lui un grand cercle vide dont il étoit le centre. Cette scène divertit tous les convives; mais don Carlos, jugeant à propos de la finir, dit à Don Quichotte en riant : C'est assez, invincible chevalier, il y a long-temps que tous ces sauvages ont eu leur fait, n’en parlons plus, je vous prie. Don Quichotte s’arrêta