LIVRE II, CH A P. V
tout a coup, cl rengaina son épée avec un flegme qu’on n'attendoit pas de lui. Don Carlos alors s approcha du chevalier, et, le prenant par la main, le mena dans une grande salle oii l'on avoit déjà servi; mais avant *pie de se mettre à table, don Alvar, ne voyant pas la Sancho, chargea un de ses pages de 1 aller chercher.
Saneho, qui avoit suivi son maître jusqu’au logis de don Carlos, s’étoit laisse conduire dans la cuisine, où les préparatifs du souper excitoient merveilleusement son attention. Seigneur Sancho, lui dit le page, 011 vous demande dans la salle du festin. O11 11e veut point souper sans vous. Venez tâter des mets délicats et des vins exquis. Par ma foi, seigneur page, répondit l'écu\er, ces messieurs me prennent dans un temps où je suis tout-à-fait disposé à leur donner satisfaction, car il v a plus de trois heures qu’il n’est entré dans mon corps aucune joie. En disant cela il alla dans la salle oii étoit la compagnie. Il ôta son bonnet avec ses deux mains, et faisant une profonde révérence : Messieurs, leur ditil, <{ue Dieu vous tienne tous en sa sainte gloire, pour avoir si bonne mémoire de moi. Comment, Sancho, lui dit don Carlos, vous nous faites un compliment qui ne convient qu’aux trépassés. Nous 11e sommes point encore morts, Dieu merci, à moins (pièces messieurs ne le soient déjà de la mauvaise chère que je leur fais. Sainte V ierge! répliqua Sancho en regardant les mets, qui étoient en abondance sur la table, cela se peut-il? Ces messieurs ressembleroient donc aux oies d’un laboureur d’auprès de chez nous, qui moururent de la pépie sur un étang. Ce n’est point ici une table de compliments. Je vois tant de plats remplis d'autruches, de
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ragoûts , cl de fricassées, que j’ai de la peine à retenir ma salive de contentement, lié bien, tenez, frère, lui dit don Carlos en lui mettant un chapon sur une assiette , mangez cela pour vous ouvrir l’appétit. On m’a dit que vous. avez une grâce toute particulière à expédier ces animaux-là. On vous a dit vrai , repartit l’écuyer, et la vue ru* vous en coûtera rien. En même temps il demanda du pain, et se mit à jouer des mâchoires de façon que dépecer, mâcher et avaler le chapon, ne furent qu’une même chose. Les pages, qui servoient, prenoient aussi bien que leurs maîtres tant de plaisir à le voir, qu’ils avoient soin de verser sur son assiette le reste de celles qui se desservoient, et ils ne manquoient pas de lui donner à boire de moment en moment; ce qui le mit de si bonne humeur, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier : En vérité, seigneur Carlos, messieurs vos pages et vous, êtes de vrais porte-bonheurs, de régaler ainsi vos amis. Frère Sancho, répondit en souriant don Carlos, vous êtes vous-même un aimable homme de nous parler à cœur ouvert : pour prix de cette franchise, qui me charme, recevez de ma main cette assiette pleine d'andouillettes. Qu’est-ce que c'est que ces andouillettes, répliqua l’écuyer en les prenant, je n’en ai point encore vu. Goûtez-en, ami Sancho, dit don Alvar, et vous nous en direz votre avis. Sancho ne se le ht pas dire deux fois. Il se mit à les manger l une après l’autre comme des grains de raisins. Ensuite il dit à don Alvar : Par ma foi, seigneur Tarfé, c'est une bonne drôlerie que ces andouillettes; je m'imagine que c’est avec de semblables petites boules que les enfants se jouent aux limbes. Quand je serai de retour au pays, j’en veux semer un