‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 179 sur 215 · LIVRE II, ClIAP. V. 33j · texte numérisé non relu

LIVRE II, ClIAP. V. 33j

emmener en ( ’.hypre cette princesse pour la mettre en mon sérail. Et si don Carlos s’y oppose, je le délie en combat singulier lui et tous ceux qui sont ici présents. Le roi tic Chypre, s’étant tu en cet endroit, tous les auditeurs attendoient avec étonnement ce que lui répondroit Don Quichotte, lorsque ce chevalier, fléchissant le genou devant don Carlos, lui dit : Souverain empereur de Crèce, grand Trcbace, qui en labsence des princes vos (ils, avez pris le nom de don Carlos pour confondre les projets du perfide enchanteur qui médite la ruine de cet empire; permettez que je tienne ici la place de l'invincible chevalier du Soleil et du vaillant Rosiclair, son frère, à qui il appartiendroit de punir 1 insolence de ce monstre. Don Carlos, qui se mordoit les lèvres pour s’empêcher de rire, tendit gracieusement la main au chevalier, et le releva en lui disant : Illustre prince de la Manche, cette affaire, à la vérité, nous regarde tous deux; mais franchement je suis si effrayé des menaces de Bramarbas, qu’il faudra bien que je lui accorde la princesse Trebasine, ma sœur, à moins que vous n’en ordonniez autrement. Faites donc là-dessus ce que vous jugerez à propos, car le parti que vous prendrez sera toujours le plus honorable. Don Quichotte, à ces mots, s’avança vers le géant, et lui adressa ces paroles: Superbe Bramarbas, tu aurois déjà reçu le châtiment qui t’est du sans le respect que j’ai pour l’empereur et pour les princes qui sont ici; mais j accepte le combat que lu me demandes, et je fais tous les serments qu’ont accoutumé de faire en pareille occasion les plus fameux chevaliers, et surtout de ne me point réjouir avec la reinq jusqu’à ce que j’aie

abattu à mes pieds ton affreuse tête, que je destine pour pâture aux corbeaux et aux hiboux. O dieux immortels! reprit le géant d’une voix terrible, se peut-il que je souffre qu’un homme seul me fasse de semblables menaces ? Je jure par la moustache de Briarée et d’Encelade, mes ancêtres, que je ne mangerai pas mon pain à terre, et que je ne dormirai pas sur la pointe de mon épée, jusqu’à ce que j’aie collé tes bras à tes épaules, et attaché tes cuisses à tes hanches. Toutes ces menaces, interrompit le chevalier, sont hors de saison. Notre combat seul décidera qui de nous deux doit être estimé le premier chevalier du monde. Va donc te préparer à soutenir tes bravades, et délivre l’empereur de ta présence odieuse. Cependant Sancho, épouvanté de la taille énorme du roi de Chypre, ne put entendre ses menaces sans frémir, et se mettant entre lui et son maître, il s’écria : Ah! seigneur Barrabas ! ne faites pas tant de mal à mon maître. Par la sainte oreille de Malchus; laissez-lui tous ses membres comme le Seigneur les lui a donnés. Heureusement pour Sancho, Don Quichotte s’étoit tourné vers l’empereur Trebase pour le supplier d'honorer de sa présence le combat qu’il venoit d’accepter; car s’il eût entendu parler son écuyer dans ces termes, il n’auroit pas manqué de punir sa lâcheté. En ce moment Bramarbas s’approcha de Don Quichotte, et lui jetant un de ses gants au visage, il lui dit: Chevalier, relevez cet étroit et petit mien gant que je vous donne pour gage que je vous attendrai demain dans la grande place après le dîner, car je ne me bats jamais que quand j’ai bien bu et bien mangé. En achevant ces mots, il sortit de la salle de la même manière qu’il y

Page 1