LIVRE II, CIIAP. V
sent sur une paillasse que clans cette salle; el pour ce drôle (pii se démène comme un possédé, je; crois qu’il ne seroit pas bon à faire des andouilles, car je m’imagine qu'il n’a ni tripes ni boyaux dans le ventre. Cette pensée de Sancbo lit rire tout le monde, mais ce ris ne fut pas de longue durée. Un terrible géant qui parut tout à coup dans l’assemblée la remplit d'effroi. Ce géant avoit trois aunes de haut, et étoit gros à proportion. Il fut obligé de sc mettre à genoux pour entrer dans la salle; et lorsqu’il se fut relevé , sa tète toueboit au plafond. Il étoit vêtu à la persienne d’une longue robe de drap rouge; un large cimeterre, soutenu d’une chaîne de fer, et dont la garde étoit faite en pas dane, pendoit à sa ceinture. Il portoit autour du cou une vaste fraise, et sur la tète une capeline entourée d'un grand nombre de queues de coq-d’inde, qui faisoient une espèce de couronne. A cet horrible aspect, toute la compagnie se leva saisie de frayeur, et alla se ranger autour de Don Quichotte , comme on voit un troupeau de moutons s’assembler auprès du berger à la vue d’un loup affamé. Pour le chevalier de la Manche, il fit bien connoître qu’il étoit né pour rassurer les peuples effrayés. Ce héros intrépide, conservant tout son sang-froid dans une occasion si périlleuse, s’écria d’une voix ferme : INe craignez rien, Messieurs, ceci me regarde. Je sais ce que c’est que ces sortes d'aventures, il en arrive souvent de pareilles dans le palais des empereurs. Dissipez donc vos alarmes, et écoutons ce que nous veut ce difforme géant. Les cavaliers s’étant remis sur leurs sièges aux ordres de Don Quichotte, le géant prit alors la parole, et dit d’une voix rauque, telle que l’ont tous les
géants: Apprenez-moi qui d’entre vous, princes, pages et laquais, est le chevalier Sans Amour, autrefois celui de la Triste Figure ? C’est moi, géant, lui répondit fièrement Don Quichotte. Que me voulez-vous? O dieux immortels, reprit le monstre ! que ne vous dois-je point ! puisque vous me faites heureusement rencontrer en cette ville ce que je cherche avec tant de peine depuis quatorze cents ans. Sachez , princes et chevaliers qui m’entendez, que vous voyez devant vous le redoutable Brainarbas de Taille-Enclume, puissant empereur du royaume de Chypre, que j'ai conquis sur son légitime seigneur par la force de mon invincible bras. Le bruit des aventures et des étranges actions du chevalier Don Quichotte est venu jusqu’à mon palais impérial; et, il faut que je l’avoue, il n’y a point d’endroits au monde, point de villes, de rues, de cabarets et d’écuries où l’on ne parle aujourd’hui de ce grand arc-boutant de la chevalerie errante. Comme je ne puis souffrir qu’il y ait dans l’univers un personnage si extraordinaire, j’ai quitté mon royaume pour le venir chercher. J’ai dessein de le combattre, et de lui couper la tête pour la porter en Chypre, et la clouer à la porte de mon palais, afin que l’on sache que je suis plus fort que lui, et que tous ceux qui seront après lui. C’est pourquoi, illustre Don Quichotte, si tu ne veux pas entrer en bataille avec moi, tu n’as qu’à te laisser couper la tète tout a 1 heure, car je suis pressé de m’en retourner. Une autre chose encore m’amène ici. J’ai ouï dire que don Carlos, le seigneur de ce fort château, a une jeune sœur dont ou vante partout la beauté ; et comme c’est une de mes folies que les jeunes et belles filles, je prétends aussi