‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 188 sur 215 · LIVRE II, CH A P. VIT. Aft · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH A P. VIT. Aft

V peine éloit-il hors de la chambre, que Sancho courut après lui. Seigneur Maroquin, lui cl i l - 1 1 , un petit mot, s il vous plaît. Dites -moi si le gouverneur de 1 île est maître souterrain des Andouillettes ? Oui, frère, répondit 1 ambassadeur, il en est maître souverain; mais il est obligé d'en manger tous les matins une centaine a son déjeuner. C’est la première fonction du gouvernement. Lebon Dieu vous bénisse, reprit Sancho; je me soumets de tout mon cœur à cette fonction; et, quand j'en devrais crever, je ferai ma charge rondement. En disant cela, il rentra dans la chambre de son maître et le secrétaire alla se débarbouiller, et reprendre ses habits.

Après celte ambassade, Don Quichotte ne songea plus qua partir pour Madrid : il dit à don Alvar que l'honneur ne lui permettoit pas de rester un moment davantage àSaragosse, qu’il alloit poursuivre son superbe ennemi, qui projetait des choses si fâcheuses pour les barons et les baronnes d'Espagne. Dispensezmoi, ajouta-t-il, de vous faire de longs remercîments de tous les bons offices que j’ai reçus de votre amitié mais soyez assuré de mon invincible bras contre tous ceux qui entreprendront de vous nuire. Alors s'adressant à son écuyer, allons, Sancho, lui dit-il, apprête au plus toi Rossinante et mes armes, courons tuer le roi de Chypre et nous emparer par sa mort de cette de délicieuse dont tu te réserves le gouvernement. C est bien dit, Monsieur, s’écria Sancho, mais je serais d avis d aller tout droit en Chypre pendant que Taille- Enclume n y est pas; il nous sera bien plus facile de gagner son royaume durant son absence, que quand

)5o DON QUICHOTTE,

nous l'aurons à nos trousses. Tu ne songes pas à ce que tu dis, reprit Don Quichotte; lié puis-je me dispenser de me trouver au rendez- vous qu’il me donne? Je perdrais l’honneur, qui vaut mieux que tous les royaumes du monde. Assurément, dit don Alvar, et il faut que le seigneur Don Quichotte se garde bien d'y manquer. Pourquoi tant de façons, répliqua brusquement Sancho? il n’y regarde pas de si près, lui; il vous avoit bien promis de vous couper la tète aujourd hui dans la grande place de cette ville; mais zeste, vous n’avez qu’à l’attendre sous l’orme. Le voilà qui enfile le grand chemin de Madrid, comme s’il avoit un pétard au derrière. Les géants, dit Don Quichotte, sont des gens sans règle et sans foi; leur exemple ne m'autorise point à faire une action contre l’honneur : la parole d’un chevalier errant est sacrée; la terre s’écroulerait sous ses fondements, toute la nature serait renversée avant qu’il lit un parjure. Ajoutez à cela, Sancho, dit don Alvar, le juste reproche qu’on aurait à faire à votre illustre maître, s'il alloit donner lieu par son absence à l’incontinent Bramarbas de ravir l'honneur à la princesse Trébasine, et de mutiler tous les officiers de la couronne. Ne seroit-ce pas une honte éternelle pour la chevalerie errante? L'écuyer aurait bien voulu que le gouvernement des andouillettes n’eût pas dépendu d’un combat ; mais il fallut se rendre aux raisons solides de son maître et de Tarfé, et il alla seller Bossinante et bâter le grisou. Pendant qu'il préparait tout pour le départ, le chevalier acheva de s’habiller. Don Alvar ensuite eut soin de les faire dejeuner; après quoi Don Quichotte prit congé du Grenadin, sauta légère

Page 1