LIVRE II, CH A P. V
lennel , si vous manquez du vous rendre à Madrid, Bramarbas ira jusque dans l'empire de la lune semer le bruit de votre lâcheté; mais si au contraire vous remporte/ sur lui la victoire, vous serez maître et légitime roi de notre délicieux royaume de ( ’diypre, dans lequel vous aurez mille beaux gouvernements à donner; et entre autres celui de r île des Andouillettes, qui est un des plus considérables. Je retiens celui-là pour moi, interrompit Sanclio, qui jusque-là avoit écouté (orl attentivement le discours de l’ambassadeur : Seigneur Maroquin, dites-moi, je vous prie, si cette île des Andouillettes est loin d ici, ou non ? Si elle est vers Séville et Barcelonne, ou bien par de-là Home et Constantinople? Si je ne me trompe, dit alors l’ambassadeur noir en s’adressant à Sanclio , vous devez être le très lmstonnablc écuyer du sans pareil chevalier Sans Amour; ce Sanclio Pança dont on vante partout la sobriété et la politesse. Oui, je le suis, répondit Sanclio, en dépit de tous les envieux. J’en ai bien delà joie, répliqua l’ambassadeur; mais, seigneur chevalier Sans Amour, ajouta-t-il en se retournant vers T )on Quichotte , donnezmoi promptement ma réponse, car j’ai bien du chemin à faire avant que je puisse rejoindre mon maître qui est déjà loin d’ici. Discret écuyer, lui dit Don Quichotte d’un air lier, dites de ma part à 1 orgueilleux Brarnarbas que j’accepte le nouveau défi qu’il me fait, et qu’il me verra tel au jour marqué dans la grande place de Madrid , qu'il m’a vu ce matin sur le pont fameux de ce fort château. Retirez-vous, et remerciez le ciel de ce (nie le caractère d’ambassadeur vous met à couvert du juste ressentiment que je dois avoir contre votre maître
et contre tous ceux qui lui appartiennent. Mais, de grâce, apprenez-moi auparavant qu’elle peut être cette aventure inopinée qui l’oblige à dégager sa parole. Seigneur chevalier, répondit l’ambassadeur, pour vous dire la vérité, ce n’est point une aventure, c'est une nouvelle. Il a appris que le seigneur don Carlos, autrement dit l’empereur Trébace, doit conduire à Madrid des demain la princesse Trébasine, sa sœur, pour la marier a un officier du roi. Ab! par la mardi oui, s ecria Sancho, le seigneur Maroquin ne ment pas pour le coup ; car le secrétaire de don Carlos est venu en ma présence apprendre cette bonne nouvelle au seigneur Alvaro Tarfé. Et Dieu soit loué d'avoir tiré la princesse des pâtes de ce vilain Barrabas. Voyez un peu l'infàme, qui en vouloit faire sa mie. Mais adieu le roussin et les pommes. Cette nouvelle, reprit l'écuyer du géant, a mis mon maître dans une étrange fureur, car il est d’un tempérament fort amoureux. Quand il a une fois jeté ses plombs sur une pucelle, il ne souffre pas volontiers qu’on la lui enlève; et il a juré par les treize cantons suisses, que si la princesse Trébasine est mariée a 1 officier qu’on lui destine , il mutilera son mari et tous les barons de la cour d’Espagne. Je l eu empêcherai bien, repartit Don Quichotte en colère; diteslui qu il se garde bien de toucher cette corde-là, ou il aura affaire à moi. Je prends sous ma protection , nonseulement la princesse Trébasine et son légitime époux , mais encore tous les barons de la cour. L’écuyer du roi de Chypre n’osa répliquer à ces paroles, et il partit après avoir fait au grand Don Quichotte une si profonde révérence, qu’il toucha la terre du bout de son bonnet.