‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 211 sur 215 · LIVRE III, CIIAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. VI

Monseigneur Don Quichotte, c’est à ce coup que l’on tue votre fidèle écuyer. Don Quichotte et les deux autres qui étoient sortis du bois, y rentrèrent aussitôt, et trouvèrent le pauvre Sancho si éperdu et si troublé, qu’il tomboit à chaque pas, et donnoit du nez contre les buissons. Bracamonte le saisit par le bras, et eut toutes les peines du inonde à le retenir, parce qu'il laisoit tous ses ellorts pour se sauver hors du bois. Qu’est-ce donc que ceci, seigneur chevalier futur, lui dit le soldat ? Ah! seigneur Bracamonte, répondit Sancho, 11e m abandonnez pas, je vous prie; car j’ai toutes les aines du purgatoire à nies trousses. Mes yeux pécheurs en ont vu une attachée à un pin, et vêtue de blanc connue notre curé dit qu’elles sont : et si je n’eusse joué des (lieds, et ne 111e tusse recommandé au bon larron, elle m'auroit avalé comme une prune; car il y a peul-etre plus de six nulle ans qu’elle n'a rien mangé que mon grisou, qui aura sans doute fait le saut, puisque je 11e le vois point. Don Quichotte et le juré commencèrent à chercher partout ; et comme Sancho leur crioit de prendre garde à eux, la femme attachée, entendant du bruit autour cl elle, conçut quelque espérance d être secourue, et recommença ses plaintes. Don Quichotte et ses camarades, 1 ayant aperçue, s'approchèrent d elle, a la réserve de 1 écuyer, qui se tenoit derrière le soldat, et 11 osoit la regarder qu’à la dérobée. J1 11e laissa pourtant pas de lui dire tout en tremblant : Madame lame, rendez-moi, s'il vous plaît, mon grisou, autrement je jure par (lis llos Sanctorum que monseigneur Don Quichotte vous le fera sortir du gésier à bons coups tle lance. Tout beau Sancho , lui dit

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en riant Bracamonte, madame l’âme est une âme de bien et de bonne conscience, qui ne vous a rien volé. Voilà votre âne qui paît tranquillement ici. Cependant le chevalier de la Manche consideroit avec attention cette misérable femme, dont le corps paroissoit tout meurtri de coups. Après l’avoir quelque temps regardée, il dit à Bracamonte et au jure : Messieurs, je vous avoue que je me suis trompe. Cette Dame que vous voyez n’est pas la sage Urgande. C’est la fameuse Zénobie, cette grande reine des amazones. Elle est sortie ce matin de son palais, suivie des principales dames de sa cour, pour prendre le divertissement de la chasse. Son équipage étoit magnifique. Elle étoit habillée d’un riche velours vert, brodé d’or et de pierreries, tenant un arc d’ébène à la main, et portant sur son dos un carquois rempli de flèches dorées. Elle montoit un cheval tartare, blanc, à taches rouges et noires, qui blanchissoit son mors d’écume , et faisoit retentir l’air d’un fier hennissement. Ses beaux cheveux blonds, couverts d’une galante capeline, ombragée de plumes vertes et blanches, flottoient au gré du vent, à grosses boucles sur ses épaules. S’étant obstinée à poursuivre un ours furieux qui avoit déjà dévoré une partie des chiens, la vitesse de son cheval l'a bientôt séparée du gros de la chasse: elle s’est égarée dans le fond de ce bois, et ayant mis pied à terre pour se rafraîchir sur le bord d’une claire fontaine, qui est à deux pas d ici, elle a été surprise par une troupe insolente de géants, qui lui ont pris son puissant coursier, lui onÇ ôté ses riches vêtements et ses pierreries, et l’ont ensuite attachée à cet arbre, nue en chemise, comme vous la voyez. Ainsi,

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