LIVRE III, Cil AP. VI
chercher cinq pied'; au mouton. Quand il s’agira de s’escrimer des poings, assurez-vous que j’en ferai plus en un jour que deux autres en une heure : et quelque ennemi que j'aie à combattre, si je puis mettre entre nous un bon espace de terrain où il y ait force pierres, vous verrez que je ne suis pardi pas manchot ; la victoire sera de mon coté, ou elle dira pourquoi; et tous ces excommuniés de géants resteront sur la place, quand il y en aurait un plein boisseau. Adieu donc, Monsieur, poursuivit- il , donnez- moi votre bénédiction, car je n’attends plus que cela pour aller faire crever le pétard. Va, mon enfant, lui dit le chevalier, que le Dieu des armées te donne en cette grande entreprise le succès que je te souhaite. L’écuyer, fortifié par ces paroles, partit de la main pour commencer l’expédition; mais à peine eut-il fait dix ou douze pas, qu'il revint vers son maître en disant : Monsieur, j’ai oublié le meilleur. Prenez garde à ce que je vais vous dire : Si par malheur je me vois dans quelque péril, et que je crie au secours, ne manquez pas au moins d’accourir vite à mon aide, afin que nous n’apprêtions pas à rire à ce mauvais garnement de Fri ton. Ne crains rien, mon fils, dit Don Quichotte, je serai à toi avant qu’on fait assommé, ou du moins j’arriverai si immédiatement après, que je vengerai pleinement ta mort à l’heure même. Cela ne suffît pas. Monsieur, reprit Sanclio, il faut que vous soyez à mes côtés avant que les géants se soient approchés de moi d’un jet de pierre. Enfin quand vous m'entendrez crier: ahi, ahi, ce sera signe qu’il n’y aura point de temps a perdre, et que je serai déjà étranglé. Sanclio, Sanclio, dit alors Don Quichotte en branlant
bon QUICHOTTE.
la tete , tu ne feras pas de grandes merveilles en cette occasion, puisque tu as tant de peur. Oh ! pardi, Monsieur, repartit l'écuyer, vous en parlez bien à votre aise. Je ne suis point encore armé chevalier, et vous voulez que j attaque un million de géants comme une douzaine de poules. Mais puisque je m’y suis engagé, il faut marcher; il n est plus temps de courir après l’andouille, lorsqu’un autre la tient dans les dents. En achevant ces mots, le courageux écuyer entra dans le bois. A peine Y eut-il été un moment qu’il se mit à crier de toute sa force : ahi, ahi, on me tue, on m’assomme. A ces cris redoublés, Don Quichotte appuya des deux à Rossinante, et se jeta dans le bois, suivi du soldat et du juré. Mais ayant joint Sancho, et le trouvant paisiblement sur son âne, le chevalier lui demanda ce qu’il avoit rencontré de sinistre. Ron, lui répondit l’écuyer, vous êtes homme de parole. Je n’ai encore rien vu, Dieu merci; et j’ai crié seulement pour voir si vous viendriez au premier bruit : mais, Messieurs, ajouta-t-il, vous n’avez qu’à vous en retourner, car je vais achever l’aventure.
En effet il avança plus avant, et bientôt il ouit ces paroles assez près de lui : Ah ! sainte mère de Dieu • est-il possible que par votre moyen il ne vienne ici personne pour me secourir. Paysan, mon ami, delivrez-moi du danger où je suis. L’apprenti chevalier ayant tourné la tête du côté que partoit la voix, aperçut une femme nue en chemise et attachée à un arbre. Cette vue le remplit d’un tel effroi, qu’il se jeta de son âne en bas, et se mit à courir de toute sa force, sans tenir de route assurée, criant : A l’aide! au meurtre!