‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 31 sur 215 · LIVRE V, Cil A P · texte numérisé non relu

LIVRE V, Cil A P

enfers, avec une science où jamais aucun autre avant lui n'étoit parvenu. Il habitoit au fond d une forêt obscure, située sur les confins de ce royaume, cl d avoit rendu cette forêt si funeste aux voyageurs qui entreprenoient d'y entrer, que personne n'osoit plus en courir le risque. Cependant Rentig, dans la fureur qui le possédoit, v alla sans balancer. Il est vrai qu’il avoit moins à craindre qu'un autre : car l'enchanteur l’aimoit à cause de la conformité de leurs inclinations.

Rentig chercha la grotte de ce magicien. Je n’ai point su de quelle manière il s’ouvrit un accès auprès de lui; je sais seulement que, pour mon malheur, Margafer lui promit son assistance. Ils vinrent tous deux, un jour au palais de Febosile. Le magicien fit en entrant des conjurations si fortes, que tous les enchantements de la fée, quand elle voulut se servir de son art pour résister à Margafer, devinrent inutiles. Pour moi, saisie de fraveur, je demeurai immobile. Le prince m’accabla de reproches et d’injures; mais, au lieu d’y répondre, lorsque je fus revenue de mon saisissement, je voulus prendre la fuite; et, comme mon époux couroit après moi pour me retenir, l’enchanteur lui dit ; Vous pouvez sans crainte la laisser aller, le charme que j’ai employé est si fort, qu’elle ne sauroit sortir du palais contre ma volonté.

Effectivement, je parcourus en vain tout le palais, et les jardins même, sans y trouver desortie. La cruauté de Margafer fut telle, qu’entrant dans le ressentiment de Rentig, il nous attira, Febosile et moi , dans le salon du palais par ses charmes; et là d prononça quelques mots barbares, accompagnés de gestes fort extraordi-

naires. En même temps il s’éleva du fond du plancher un superbe mausolée. Ensuite il adressa ces paroles à la nymphe: Puisque mon art et ta nature de fée ne me permettent pas de te faire mourir, du moins tu vas sentir jusqu’à quel point mon pouvoir est au-dessus du tien. Alors il la toucha de sa verge, et par cet attouchement, il la transforma en un difforme dragon, qu'il obligea d'entrer dans le mausolée, en lui disant: Fais désormais ta demeure dans ce tombeau; tu y resteras jusqu’à ce qu’un chevalier ait l’assurance de te baiser sous ta monstrueuse figure. Margafer, après avoir achevé ces paroles, couvrit le mausolée d’une pesante table de marbre; il en commit la garde au prince de Nayada, et lui .dit : Tant que vous serez dans le salon, soyez sûr que des armées entières ne pourroient vous vaincre.

A mon égard, le magicien me condamna seulement à ne pouvoir sortir du palais; ce qui fut pour moi le dernier des supplices, puisque jv devois voir sans cesse l’objet de toute ma haine. L’enchanteur ensuite forma l’enchantement du dragon que vous avez tué , et à la conservation duquel il avoit attaché sa propre vie; car vous saurez, seigneur chevalier, que le géant qui a succombé sous l’effort de vos coups étoit Margafer luimême, comme le chevalier du tombeau étoit mon cruel époux. Le magicien, par ses charmes, crovoit avoir assuré le repos de Rentig; mais le ciel, qui se joue des projets humains, vous a fait venir dans ce palais pour finir ma peine et celle de l'obligeante Febosile. Vous savez le reste, généreux guerrier, il est inutile de vous en faire le récit.

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