LIVRE V, CIIAP. X. 6r
peut trop estimer; et je suis prêt à vous faire raison de l'insulte dont vous vous plaignez, quoique je puisse vous dire, pour justifier mes soldats, qu'on ne sauroit leur faire un crime d'avoir voulu venger un de leurs généraux. Les dames qu’ils ont amenées dans ce camp n’y courent aucun péril; je vous dirai même que nous avons peut-être plus d intérêt à les avoir ici (pie vous n'en avez à les accompagner. Ne craignez donc rien pour elles, et soyez persuadé qu’elles sont servies et honorées comme elles le méritent.
A peine Varamis eut prononcé ces paroles, que la reine Leodile, son épouse, arriva sous la tente. Elle reconnut Brandimart dès qu’elle eut jeté les yeux sur lui; et, malgré la présence du roi, elle courut l’embrasser avec transport. Ah! mon cher libérateur, lui dit-elle, que je tiens ce jour heureux pour moi, puisqu'il m’accorde le plaisir de vous offrir à ma vue! Seigneur, continua-t-elle en se tournant vers Varamis, vous voyez dans ce chevalier la personne du monde à qui votre majesté a le plus d’obligation : c'est lui qui m’a conservée à vous en me délivrant des mains des trois géants tarlares, que le grand comte d’Angers et lui mirent à mort par leur courage. Alors le roi se ressouvint d’avoir vu Brandimart avec Roland, lorsque ce paladin lui rendit Leodile, et lui fit mille caresses. Seigneur, dit la reine au prince son époux, si vous voulez faire au généreux Brandimart une réception digne de lui, il faut le rejoindre au plus tôt à sa chère Fleur-de-Lys. Cela seul peut le satisfaire, et déjà je lis dans ses veux qu’il languit de s’en voir séparé si long-temps. Comme elle achevoit ces mots, on vit entrer Doristelle et Fleur-
Gu ROLAND L’AMOUREUX.
ile-Lys, conduites par Cilinx, frère du roi Varamis. Brave chevalier, dit Léodile, en présentant à Brandiînart sa maîtresse, on vous rend votre dame. Vous voulez bien la recevoir de ma main, en reconnoissance de ce que je vous dois. Je crains meme si fort, ajouta-t-elle, île demeurer en reste avec vous, que je veux encore vous restituer la princesse de Lousachan, qui s’est associée au sort du prince Cilinx, son amant. Brandimart répondit sur le même ton au discours de la reine; après quoi Cilinx le vint embrasser comme le libérateur de Doristelle.
Quand ces princes se furent témoigné réciproquement leur reconnoissance, Cilinx dit au roi de Mugal, son frère : Seigneur, puisque le siège de Lousachan n’a été entrepris qu’a ma prière, et que pour les intérêts de mon amour, je vous- supplie de faire savoir au roi Doliston que vous avez sa fille entre vos mains, que vous êtes prêt à la lui remettre, et que vous lui demandez son amitié. Varamis, à qui le prince son frère étoitcher, fit partir sur-le-champ le seigneur de sa cour en qui il avoit le plus de confiance, pour aller trouver .Doliston avec les instructions qu'il lui donna. En attendant le retour de l’officier, la reine Léodile apprit à Brandimart qu’elle avoit épousé Varamis, et que ce prince étoit île venu roi de Mugal, par la mort de Paudragon, son père, qui avoit été tué devant AJhraque. Ensuite Cilinx prit la parole, et raconta eu ces termes le sujet du siège de Lousachan.
LIV RE V, Cil Al*. X.
Histoire du Prince Cilinx.
Lorsque Rentig eut emmené Doristellc, je restai clans la cour du roi Doliston comme un corps sans aine, ou plutôt en proie a 1 amour et a la jalousie. Comme cette princesse m’avoit défendu de disparoître, de peur qu'on ne soupçonnât notre intelligence, je demeurai quinze jours à Lousachan ; mais, quelque contrainte que je m'imposasse , on ne s’aperçut que trop du désordre de mon âme. Le roi, touché de mes peines, dont il ne pouvoit ignorer la cause, lit en vain tous ses efforts pour dissiper mes ennuis par toutes sortes de divertissements. Enfin je pris congé de ce prince, qui me dit obligeamment qu’il avoit bien remarqué mon amour pour sa fille, qu il me l’auroit accordée avec joie sans les engagements où il étoit avec le roi de Nayada, son ancien ami; et que si jamais Amathirse, sa fille aînée, qui lui avoit été ravie dans son enfance, pouvoit se retrouver, il me foffriroit, tant il estimoit ma personne et mon alliance.
Quoique j’eusse entendu dire que la princesse Amatliirse, quand elle fut enlevée, étoit pourvue de tous les attraits qui pouvoient présager une beauté parfaite dans un âge plus avancé, je fus peu sensible à cette promesse de Doliston. Je sortis de sa cour; et, sans savoir oii je porterois mes pas, je parcourus plusieurs provinces des environs, en amant qui ne peut trouver de repos loin de ce qu’il aime. Je voulus du moins voir les lieux que vous habitiez; je pris la route de Runitki, et je demeurai caché dans cette ville pendant l’espace
d’un mois. Là j’appris tous les traitements injurieux que Doristelle avoil reçus; et que Rentig, pour consommer sa barbarie, avoit renfermé cette princesse dans une affreuse prison, où elle n’a voit pas même la liberté de voir la clarté du jour.
L’intérêt que je prenois à votre sort, belle Doristelle, poursuivit-il, en s’adressant à la princesse de Lousacban, me fit former le dessein de vous délivrer de l’oppression de votre cruel tyran. J’aurois bien voulu obtenir votre aveu avant que d’en venir à l’exécution; et pour cet effet j’épiai toutes les occasions de vous pouvoir parler, mais je n’v pus réussir. Dans mon désespoir, je retournai à Mugal, où j implorai le secours du roi mon frère , qui me promit son assistance dès qu’il fut instruit des procédés de Rentig à votre égard. Compatissant à mes peines et aux vôtres, il fit assembler son armée. Nous avions résolu d’aller assiéger la tour de Rentig, et de la forcer pour vous procurer la liberté. Comme il nous falloit passer par les terres de Lousacban, Yaramis, mon frère, envoya prier le roi Doliston de nous donner passage , en offrant de payer le dégât que nos troupes pourroient faire dans son pays. Doliston ne voulut pas nous le permettre, à cause que notre armement étoit destiné contre Rentig, quoiqu’il fût en votre faveur. Yaramis, piqué de ce refus, marcha contre lui, et vint mettre le siège devant sa capitale, pour l’obliger seulement à nous laisser le passage libre. Le ciel, Madame, a prévenu les suites de ce siégé, en procurant votre délivrance par la valeur du généreux Brandimart, et nous exempte de la triste nécessité de faire la guerre au roi votre père.