CHAPITRE X
Quelle était V armée campée devant Lousaclian. Histoire du prince Cilinx.
Comme Brandimart et les dames qu il conduisoit s’approchoient de la ville, ils virent venir au-devant d'eux un chevalier qui, par la richesse de ses armes et par sa haute apparence, paroissoit être un des principaux officiers de l’armée. Il considéra les dames avec attention; quand il fut auprès d’elles, et touché de leur beauté, il souhaita de les posséder. Seigneur chevalier, dit-il à l’amant de Fleur-de-Lys, je suis lâché d’avoir à vous apprendre que la conduite de ces dames est un bonheur que je vous envie; et. si vous n’êtes pas d’hu-
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meur à me la céder sur la prière «pie je vous en fais, je vous avertis (pic je vous y forcerai par la voie des armes.
Le bonheur que vous m’enviez, répondit Brandimart, est certainement au-dessus de mon mérité; mais, quel que soit le motif (pu me l'a procuré, je ne crois pas que ces dames veuillent vous 1 accorder a mon préjudice. L'événement de notre combat, répliqua le premier, leur fera peut-être changer de sentiment. A ces mots, ce chevalier tirant sou épée, parce que Brandimartn’avoit point de lance, l'attaqua sans lui donner le temps de répondre. L’amant de Fleur-de-Lvs, vivement piqué du discours de son ennemi, dédaigna de se servir de Tranchère pour punir plus manifestement son orgueil par un juste mépris; il poussa Batolde avec impétuosité sur lui, et dans le temps que cet officier levoit le bras pour lui décharger un pesant coup sur la tête, il lui saisit la garde de son épée, et la lui arracha, en culbutant homme et cheval. Un corps de cavalerie, qui survint sur ces entrefaites, fondit sur Brandimart pour venger un de leurs chefs qu'ils voyoient traiter de la sorte; mais Batolde et le brave guerrier qui le montoit les mirent bientôt en désordre. Ceux qui s'enfuirent vers le camp y semèrent la nouvelle de cette action; et plus de deux mille cavaliers, curieux de voir le guerrier dont on leur vantoit le courage, piquèrent vers lui, ne pouvant croire ce qu'on venoit de leur en rapporter.
Leur étonnement augmenta lorsqu’ils virent de leurs propres yeux le carnage qu’il avoit fait de leurs compagnons; mais ils voulurent les venger : les uns se sai-
Uo ROLAND L’AMOUREUX,
sirent des daines et du voleur lié ; les autres, en plus grand nombre, se jetèrent sur Brandiinart qui, dans la (ureur où il étoit de l’enlèvement des dames, faisoit tête à tous les ennemis qui l’environnoient. Néanmoins, faisant réflexion ([lie ce combat, pour peu qu’il durât, donneroit le temps aux ravisseurs de Fleur-de-Lys et de Doristelle de s’éloigner avec leur proie, il dit à ceux des combattants qui étoient les plus proches de lui , qu’il vouloit bien cesser de combattre, pourvu qu’on lui laissât ses armes, et qu'on le menât au chef de l’armée, auquel il prétendoit se plaindre de l'injure qu’on lui avoit faite. On lui accorda ce qu'il deinandoit, et surle-champ il fut conduit à la tente de Yaramis, roi de Mugal, qui faisoit le siège de Lousachan.
Ce prince étoit alors entouré des principaux officiers de ses troupes, dont quelques-uns lui faisaient le récit surprenant des exploits de Brandiinart. Ce chevalier s’avança vers le roi avec un air de fierté qui n’a voit rien de farouche ni d'insultant; et le saluant avec respect: Seigneur, lui dit-il, ce n'est point comme prisonnier que je me présente à vous, je suis libre; et n’ayant pas l'avantage d’être votre sujet, je vous demande raison de l’offense que j’ai reçue : vos troupes m’ont enlevé par violence deux dames qui m’avoient chargé de leur conduite. Yaramis, frappé de ces paroles, considéra pendant quelque temps le noble maintien du chevalier, qui soutenoit merveilleusement, par sa présence, le rapport qu’on avoit fait de ses actions. Le roi, après l’avoir regardé, crut l’avoir vu quelque part; mais il n’en avoit qu’une idée confuse. Brave guerrier, lui ditil, je conviens qu’un chevalier de votre courage ne se