LIVRE V, C II AP. XII
Tous les princes du festin témoignèrent prendre part à la satisfaction de cette princesse, et rendirent tous grâces à la fée d'avoir fait le bonheur de ces deux amants. Le reste du jour se passa chez le roi dans les plaisirs et dans la joie. Morgane avoua qu’elle vivoit alors plus heureuse avec son cher Ziliant, qu’elle ne l'étoit quand la crainte de le perdre l'obligeoit à le tenir enfermé dans son île. En effet, cet aimable prince, depuis sa délivrance, lui avoit marqué un amour plus sincère et plus empressé qu’auparavant.
Le séjour de la fée et de la reine Callidore fut cause qu’on prolongea de quelques jours à Elu! h les réjouissances publiques; mais enfin le paladin Roland, pressé de s’en retourner en France, déclara au roi Monodant ■qu'il ne pouvoit demeurer plus long-temps à sa cour, et le pria de lui permettre de partir. Le roi fut affligé de la résolution du comte, qu'il regardoit comme la source de son bonheur et du rétablissement de toute sa maison ; néanmoins il n’osa s’opposer à son départ, de peur de le contraindre; mais ce qui redoubla l’affliction de ce monarque, c’est que Brandimart lui dit qu’il ne pouvoit se dispenser d’accompagner en France ce parfait ami, à qui il devoit sa vie, sa maîtresse, et l’honneur d’avoir été reconnu pour le prince d’Éluth; d'ailleurs, qu’il vouloit aller combattre avec ce grand guerrier pour la défense de son empereur et de sa religion. Il parut si affermi dans ce dessein, qu’il ne fut pas possible au roi, son père , de l'en détourner. Le comte même, touche de la douleur du roi, s’efforça vainement de persuader à son ami qu’il devoit rester à la cour d’Éluth ; quelque chose qu’il put lui représenter, il n’y eut pas
■;ü ROLAND L’AMOUREUX,
moyen d’obtenir cela de lui. Fleur-de-Lys ne pouvant se résoudre à se séparer de son cher époux, et voulant accompagner la princesse du Cathay, se résolut à le suivre, en promettant au roi qu’elle inettroit tous ses soins à lui conserver le prince son fils. Le comte d’Angers de son coté lui jura qu’après la guerre d’Afrique et de France il lui rameneroit lui-même ces deux époux, en reconduisant Angélique dans son royaume. Sur cette assurance, Monodant se fit la violence de consentir à tout ce que Brandimart souliaitoit. Ensuite les deux amis firent leurs adieux, et se remirent en chemin avec leurs dames.