LIVRE V, Cil VP. XII
ma princesse à la cour pour aller dégager la parole <pie j’ai donnée à la belle Callidore. Je suis retourne a I île du Lac, oîi j'ai obtenu de Morgane qu'elle détruira l'enchantement de la Fontaine de la Roclie, en laveur de la princesse d'Ortus, et de tant d infortunés qui languissent sur ses bords; d n'y a que quelques jours que j'en suis revenu.
Aussitôt qu’on apprit dans la ville d'Elulh ce qui venoit île se passer au palais, tous les habitants, les femmes et les filles en dansèrent d'alégresse en jetant des fleurs à pleines mains. Tout retentit de cris de joie. On ne voyoit sur le toit des maisons que des leux, et le son des cymbales avec celui des luths rcmplissoit de leur harmonie toutes les rues. Le roi Monodant donna aux princes et aux princesses un grand festin dans les jardins de son palais. Pendant qu’ils se livroient tous comme à F envi à la joie, ils virent tout à coup sortir de la terre, à cent pas d’eux, une sombre vapeur qui, s’élevant en l'air, forma un nuage, qui s’éclaircit peu à peu , et lit éclore de son sein une lumière éclatante, au fond de laquelle il parut un palais d’or massif de la plus savante architecture. Ce superbe palais s’avança de l'enfoncement sur le bord de la nue, et descendit lentement sur son assiette dans la prairie.
Les assistants, étonnés de cette merveille, se regardoient l’un l’autre, sans savoir ce qu’ils en dévoient penser. Les seuls Roland et Ziliant furent au fait. Le palais ne lut pas sitôt sur la terre, que la porte, qui étoit a deux battants, s’ouvrit, et les princes en virent sortir deux dames, avec un chevalier, que le comte d Angers, a leur approche, reconnut pour Morgane,
Callidore et Isolicr. Grand roi, dit la fée à Monodant, je viens augmenter la pompe de votre cour, en vous amenant cette princesse et ce chevalier qui méritent l’estime de votre majesté; et vous, comte, poursuivitelle en se tournant vers le paladin , apprenez que je vous ai tenu parole. Le roi reçut la fée avec beaucoup de courtoisie, et la fit placer entre lui et son cher Ziliant. 11 honora aussi d’un accueil gracieux le prince espagnol , et mit lui-même la belle Callidore à côté de l’incomparable Angélique, dont elle admira les attraits. La joie se renouvela dans le festin à l’arrivée de ces nouveaux hôtes. La vue de tant de belles personnes, qu'on n’auroit pu voir rassemblées dans aucun autre heu de l’univers, rendoit les discours plus galants, et disposoitles cœurs à la tendresse; Bacchus même, par le feu de ses liqueurs, sembloit fournir des armes à l’Amour pour triompher.
La princesse d'Ortus dit à Roland de quelle manière Morgane, par la force de ses conjurations, avoit détruit l’enchantement de la fontaine; et que dès le moment qu’on avoit cessé d’y voir les images de Floris et d’Adamanthe , tous les amants malheureux qui en habitoient les bords avec elle s’éloient trouvés délivrés de la fureur amoureuse qui les possédoit. Elle ajouta que les peuples du royaume d’Ortus, en reconnoissance du bien qu’elle leur avoit procuré, l’avoient choisie pour leur reine, après la mort de leur roi, qui venoit de mourir sans enfants; et qu’enfin la fée elle-même l'avoit couronnée, elle et Isolier, son amant, dans les solennités d’un heureux mariage. La belle Callidore finit son récit en assurant le comte d’une éternelle reconnoissance»