LIVRE V, Cil A P. XIII. jy
parmi elles: cette illustre sœur de Renaud marchoit à leur tête. Quoique pourvue d’une extrême beauté, on l’auroit prise pour le seigneur de Montauban, son frère, tant elle avoit l'air d’un guerrier de haute apparence.
Lorsque cette année eut passé les montagnes îles Alpes, qui séparent la France de l'Italie , elle entra dans la plaine du Piémont, oîi elle traversa le Pô. Le roi d’Alger, averti de sa marche, ne crut pas devoir attendre les François autour de Gênes; il quitta le rivage de la mer oii il étoit campé, pour aller au-devant d’eux. Après avoir marché quelques jours , il les aperçut qui deseendoient d’une colline; les lances et les bannières qui s'élevoient du milieu de leurs escadrons ressembloient à une forêt épaisse de sapins , et l’éclat, de leurs armes, que le soleil faisoit briller, paroissoit augmenter la clarté du jour.
A cette vue, l'intrépide Rodomont, tout à pied qu’il étoit, s'avança plein de joie de voir enfin des ennemis dignes de son courage. L’ardeur et l’impatience qu’il avoit de combattre l’obligèrent de se présenter au-devant de la guerrière Bradamante, qui venoità lui comme un foudre. Elle lui perça son bouclier de part en part; mais la lance ne put entamer la forte cuirasse de Nembrod,dont il étoit revêtu. L’Africain chancela du coup, mais il n’en fut que plus terrible; car des deux fils du duc de Bavière, Avoire et Béranger, qui suivoient Bradamante, il blessa le premier dangereusement, et renversa 1 autre tout évanoui sur le sable; puis, les armées s étant jointes , d’abord les chevaliers françois mirent le désordre parmi les infidèles; ensuite Rodomont fil tout changer de lace, il se jeta dans les escadrons les
ROLAND L’AMOUREUX, plus épais, et massacrant hommes et, chevaux, il arrêta lui seul ses ennemis victorieux. Les plus braves guerriers de Charlemagne s'imaginoient faire assez de se défendre de lui. Il fendit la lêle à Beuves de Dordonne, blessa Othon de Bavière, et renversa Guy de Bourgogne.
Bradamante, après avoir fourni sa carrière, revint au secours des .chrétiens; sa valeur toutefois ne put empêcher leur massacre : d’un coup pesant que le roi d’Alger lui déchargea sur la tête, et qui, glissant le long du casque, alla couper le cou du cheval de la dame, elle tomba sous cet animal; et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’elle put se debarrasser de dessous lui. Les Sarrasins voyant le carnage que Rodomont faisoit des chrétiens , secondèrent ce furieux , qui moissonnoit autant de vies qu’il frappoit de coups. On ne voyoit autour de lui que des montagnes de chevaliers et de chevaux tailles en pièces. Ses gens n’avoient qu’à suivre le chemin qu’il leur frayoit, pour remporter une victoire presque sans péril. S'ils eussent eu des chevaux, pas un François n’eût échappé au tranchant du cimeterre africain.
Le duc de Bavière, consterné de l’état oii il voyoit les choses, adressoit au ciel ses vœux : Seigneur, disoit -il, permettrez - vous que cet infidèle Rodomont triomphe de votre peuple et de votre sainte religion? Enfin l’armée chrétienne étoit entièrement perdue, si le roi Didier ne fût arrivé pour la secourir. Ce prince ayant su l’entrée des troupes françoises dans le Piémont, a voit rassemblé les débris de la sienne, et suivi les Africains pour les prendre par derrière, tandis que