LIVRE V, Cil A P XIV
cheval, il sc vit ainsi démonté. Il se relève en ccumanl de rage; il brûle d impatience de sc venger; il court plein de ressentiment après son ennemi; et , dans la crainte qu'il a de ne le pas joindre, il frappe sur ses propres sujets, pour s’ouvrir jusqu'à lui un passage pins libre. Cependant Renaud continuoit sa course, et faisoit un étrange carnage des Africains. Ils fuyoient devant lui comme des moulons devant un loup affamé qui les poursuit. Après avoir percé jusqu’aux derniers rangs, il revint sur ses pas; il rencontra Rodomont, et le voyant à pied, il descendit de cheval pour le combattre. Ces deux grands guerriers se jettent l’un sur l’autre avec toute l’ardeur que le désir de vaincre inspire aux héros; tous deux fiers de leurs forces et de leurs exploits glorieux, ils se font connoître respectivement ce que leur bras pèse. Déjà leurs épais boucliers sont tombés par morceaux; le feu sort de leurs épées, et les échos des environs retentissent de leurs coups; sans la bonté de leurs casques, ils se seroient fracassé la tête en mille pièces.
Dans le temps qu'ils étoient le plus acharnés l’un sur l’autre, ils furent tout à coup accablés par des Ilots d’Algériens qui tombèrent sur eux. Ces peuples, poussés par les paladins Dudon, Guy de Bourgogne, et par Bradamante, qui s’étoit jointe aux comtes de Lorraine et de Savoie, fuyoient tout épouvantés vers le roi. Renaud et Rodomont furent séparés malgré eux par la loule des fuyards. Le (ils d’Aymon s’en vengea sur les Afr icains, qu il lit bientôt retourner sur leurs pas. 11 en renversa une grande partie dans le Pô en les poursuivant, et le reste s'enfuit à vau-de-route par la campagne.
Le roi d’Alger de son coté , irrité d’avoir été séparé de Renaud par ses propres soldats, ne put s’empêcher d’en massacrer lui-même quelques-uns; et tel qu’un sanglier furieux qui, descendant d’une montagne, méprise les veneurs et les chiens, Rodomont, les yeux plus rouges que du feu, cherche les princes françois pour les déchirer. Le premier qu'il rencontra fut le comte de Lorraine, qui eut l’imprudence de lui faire tête. Le Sarrasin le renversa lui et son cheval du choc de son estomac; puis, tirant par un pied le Lorrain de dessous sa selle, il lui fracassa la tête en la déchargeant sur celle du comte de Savoie, qu’il jeta mort sur la place.
Il continua de se servir, comme d’une arme, du cadavre de l’infortuné comte lorrain, et il en rompit tout un escadron de chevaliers françois. Guy de Bourgogne, voulant les soutenir avec un corps de troupes qu'il avoit rassemblé, aperçut Bayard, que Renaud n’avoit pas encore pu joindre; il descendit de cheval pour monter ce bon coursier, qui, l’ayant vu plusieurs fois avec son maître, lui prêta docilement l’étrier , et courut vers Rodomont , où le chevalier le poussa. L’Africain reconnut dans Bayard le fort cheval qui l’avoit renversé: il résolut de s’en emparer. Pour cet effet, il évita sa rencontre en se retirant à quartier, de peur d’un accident pareil au premier; ensuite, lançant de toute sa force, contre Guy de Bourgogne, le cadavre qu’il tenoit à la main, il jeta ce chevalier à terre tout étourdi.
Il courut à Bayard après cela ; il le saisit par la bride, et se mit en disposition de le monter; mais ce fier animal, qui regardoit Rodomont comme l’ennemi de son maître, sc cabra contre lui ; il leva même les deux pieds