‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 46 sur 215 · LIVRE V, CH AP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE V, CH AP. XIV

vie devant, qu'il lui mit sur les épaules, et sc roiclissant en même temps sur ceux de derrière, tel qu un athlète des jeux olympiques, il le secouoit pour le terrasser. Le roi d'Alger, étonné d'un événement si nonveau, eut besoin de toutes ses forces pour se maintenir contre ce puissant coursier. On vit alors une lutte fort extraordinaire; mais, malgré tous les efforts de l’Africain, Bayard l’atterra , et, le tenant sous lui, il le fouloit aux pieds cruellement , et lui écrasoit les cotes. Rodomont, pour se défaire d'un si dangereux ennemi, prit son épée, qui pendoit à une chaîne autour de son bras, et voulut par trois fois la plonger dans le ventre de Bayard. La chair de l'animal étant feée, par trois fois l'épée plia jusqu'à la garde.

Enfin le roi d’Alger couroit un extrême danger, lorsque le seigneur de Montauban, revenant de la poursuite des Africains, fut d’abord témoin de cet exploit de Bayard. Il ne put s’empêcher de rire de la nouveauté du fait; mais son grand courage le portant à secourir Rodomont, il s'approcha du coursier et lui dit : Arrête, cher Bayard; laisse-moi la gloire de surmonter, par ma valeur, un si vaillant guerrier. Le bon cheval, à la voix de Renaud , se retira de dessus le Sarrasin avec une docilité qui faisoit voir combien il étoit soumis à son cher maître. Rodomont se releva tout brisé; il pouvoit à peine se soutenir; il se traîna vers le fils d’Aymon, et lui dit : Ce coursier dont tu viens de me dégager, et ta générosité , plus que ta valeur, me font connoîlre que tu es Renaud; tu vois l’état ou je suis : il ne me reste pas assez de forces pour me défendre contre toi; mais ne pense pas que je me tienne pour vaincu. J’espère que

tu voudras bien me marquer un temps et un lieu où nous pourrons nous voir les armes à la main. Le seigneur de Montauban , touché du grand cœur de ce roi, lui accorda ce qu’il demandoit, et indiqua pour lieu de leur combat la forêt des Ardennes, où il lui promit de se rendre dans un mois.

Après cet accord, les deux guerriers se séparèrent, remplis de la plus forte estime l’un pour l’autre. La raison pour laquelle Renaud choisit les Ardennes plutôt qu’un autre endroit, c'est qu’il avoit dessein d’aller rejoindre Charlemagne à Trêves, oii il avoit appris que cet empereur s’étoit rendu pour tenir en respect quelques princes de la Basse-Germanie, qui sembloient vouloir se liguer avec les Saxons, pour inquiéter l'Empire du côté du Rhin, dans le temps que les Africains J’occuperoient sur les côtes de Provence et du Languedoc.

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