‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 61 sur 215 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Du voyage de Rodomont aux Ardennes.

Il faut savoir que le roi d'Alger, après que Renaud l'eut quitté, se trouva dans un fort grand embarras. Le terrible Bayard l'avoit tellement brisé de ses pieds nerveux, que le guerrier, bien loin d'être en état de se défendre, pouvoit à peine se soutenir. Il avoit besoin d'une retraite oii il pût en sûreté reprendre ses forces; il se traîna le mieux qu'il lui fut possible jusqu’au pied d’une montagne, où il y avoit un bois rempli de rochers et de creux. L’Africain entra dans une caverne qu’il y rencontra; et ce fut dans ce lieu qu’il demeura caché jusqu’à ce que ses forces se fussent rétablies. Il y vécut de fruits sauvages; mais, malgré tout ce qu'il put faire pour avancer sa guérison, il laissa passer le temps auquel il avoit promis de se rendre aux Ardennes. Cela n’empêcha pas qu'il n’en prît le chemin dès qu’il (ut en état de marcher. (1 gagna la Savoie pour entrer en France du coté de Genève.

iib ROLAND L’AMOUREUX.

Il ne craignoit point alors de rencontrer des obstacles à son voyage; tous les peuples de France et d’Italie n’auroient pas été capables de l’arrêter; cependant, comme il ne pouvoit aller que lentement étant à pied, il démonta un chevalier armé magnifiquement et monté sur un puissant cheval, qu’il trouva sur sa route le long du lac de Genève. 11 ne tarda guère après cette aventure à se rendre aux Ardennes. Il se disoit à luimême en approchant de cette forêt : Veuille notre saint prophète que je rencontre encore ici le vaillant fils d’Aymon, afin que je lui donne la mort, ou que j’en fasse mon ami. Si je l'avois privé de vie, je pourrois me vanter de n’avoir point en ce monde mon pareil aux armes; et, s’il étoit mon ami, je voudrois avec lui conquérir toute la terre. Je ne crois pas que le comte Boland, de qui la renommée publie tant de merveilles, ait autant de valeur que lui. O roi Agramant! le vieux Sobrin te l’a bien dit que tu auras beaucoup à souffrir dans cette guerre; et si tu viens dans ces contrées, et que je ne sois point avec toi, tu es perdu.

Ainsi raisonnoit ce roi mécréant, quand il entra dans la forêt des Ardennes. Il en parcourut vainement toutes les routes; il n’avoit garde d’y trouver son généreux ennemi, que l’empereur Charles avoit emmené avec lui. Un soir, qu'il délibérait en lui-même sur le parti qu’il devoit prendre, il passa près de lui un chevalier de bonne mine, qu’il prit d’abord pour celui qu'il cherchoit; mais il se désabusa. Il le salua civilement, et lui demanda s’il n’avoit pas vu un chevalier, tel qu’il lui désigna le fils d’Aymon. L’inconnu lui rendit le salut, répondit que non, et à son tour lui demanda s’il n 'avoit

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