LIVRE VI, Cil AP. Xlll. i5y
bonheur, le troubla par l'événement le plus funeste. Le perfide Bertrand, frère de Roger, sc trouvant sans cesse exposé à soutenir la vue de Galacielle, ne put se défendre d'être touché de ses attraits. Sa passion devint si violente, que n’y pouvant résister, il conçut le plus noir et le plus perfide dessein qu'on puisse concevoir : il livra par trahison la ville de Rize au roi Agolant, qui, pour se venger de l’enlèvement de sa fille, fît mourir Roger, le duc Rampale et tous les autres princes de cette illustre race, à la réserve de celui qui les avoit vendus; mais ce traître, qui s’étoit flatté qu’après la mort de son frère Roger, il pourroit de force ou de gré se procurer la possession de Galacielle, se vit trompé dans son attente ; car le roi sarrasin fit prendre cette princesse, tout enceinte qu’elle étoit; on la mit toute seule dans une barque avec peu de vivres, et on l'exposa , par son ordre, aux fureurs de la mer dans la saison la plus orageuse.
La barque, après avoir été long- temps le jouet des vents et des flots, fut poussée sur un rivage d’Afrique, où 1 infortunée Galacielle m’enfanta. Mais tout ce qu'elle avoit souffert de la mort de son époux et de la colère d’Agolant ne lui permit pas de conserver sa vie dans les douleurs de l'enfantement; elle mourut entre les bras d'un vieux magicien, qui se trouva présent à ses couches , et me reçut en naissant. Cet enchanteur ensevelit la princesse sur le rivage, et m’emporta sur une haute montagne oii il faisoit son séjour. Il se chargea de mon éducation; il me nourrit de moelle de lion, et me donna le nom de Roger, mon père. Il m’accoutuma, dès mon enfance, à supporter toutes sortes de fatigues;
léo ROLAND L’AMOUREUX.
<1 m’apprit plusieurs sciences, et surtout celle de la guerre, qui étoit plus de mon goût que les autres; et je faisois mes divertissements ordinaires de poursuivre dans les bois les bêtes les plus farouches.
Le jeune prince africain avoit levé la visière de son casque pour prendre l’air, et pour faire son récit avec plus de liberté. Tandis qu’il parloit, Bradamante l’écoutoit avec une attention que le plaisir de le regarder troubloit quelquefois. Lorsque Roger eut contenté les désirs curieux de la guerrière, il la pria de lui faire la même faveur, et de lui apprendre qui elle étoit. Plût au ciel, lui dit la fille d’Aymon, qu’il me fût permis de vous ouvrir mon cœur, comme je puis vous découvrir ma naissance! Je suis de la noble race de Clermont et de Montgrane, si respectée dans ces climats, et de plus sœur de Renaud de Montauban, dont vous devez avoir entendu parler, puisque vous avez embrassé la profession des armes. Hé quoi ! s’écria le prince fort surpris, vous êtes fille, et sœur de ce fameux Renaud qui a rempli l’univers du bruit de son nom! Oui, repartit Bradamante, cet insigne guerrier est mon frère. En disant cela, elle délaça son casque; et, en l'étant, ses beaux cheveux blonds tombèrent le long de ses épaules. Son visage offroit à la vue des traits délicats avec un air fier et majestueux; on eût dit que l'Amour y tenoit son siège, et qu’armé de flèches et de flammes, il dispensoit ses lois de cet aimable lieu. Les grâces paroissoient faire leur séjour sur ses lèvres et sur ses joues; et ses yeux, aussi doux que brillants, étoient si pleins de charmes, qu'on pouvoit mieux le ressentir, qu’on ne peut l’exprimer.