LIVRE V, Cil A P. III
pénible pour que cela put durer long-leinps. Un jour que, fatiguée de sa chasse, elle s’assit sous un arbre pour s'y reposer, Narcisse la surprit, et fut plus tôt à ses pieds qu elle ne l’eut aperçu. Elle se leva brusquement, et voulut s’éloigner, comme elle avoit coutume de faire, mais il la retint par sa robe. Il lui parla si respectueusement, mais avec tant de transport, qu’elle 11e put se défendre de l’entendre. Le moment étoit favorable, l’amant plus beau que l’Amour même; elle s’attendrit. Il redoubla ses instances, et fut assez heureux pour faire agréer sa passion. Ils eurent ensuite plusieurs entretiens, où, charmés l’un de l’autre, ils se promirent de s’aimer toujours; la fière Anaxarette n’avoit plus des yeux que pour son cher Narcisse. Enfin elle étoit disposée à se rendre aux vœux d’un jeune homme si digne d’elle, quand la fortune, qui se plaît à détruire le bonheur des humains, vint mettre un obstacle éternel à la félicité de deux amants si parfaits, par des moyens qu’ils ne prévoyoient pas.
La fée Silvanelle avoit demeuré quelques jours dans sa grotte, à délibérer sur les intérêts de son amour, et elle s’étoit enfin arrêtée au dessein de faire un dernier effort pour toucher le cœur de Narcisse, ou bien à s’en venger, s’il continuoit à la mépriser. Elle le chercha dans la forêt d’Youlin, et, ne l’y trouvant pas, elle eut recours à son art, par lequel elle apprit qu’il étoit allé habiter la forêt de Lampion. Cette découverte lui donna un nouveau dépit contre Floris, car elle ne jugea que trop que, fatigué par ses empressements, il n’avoit quitte la lorêt d’Youlin que pour L fuir elle-même. Pleine de ressentiment, elle re transporta dans la forêt
Roland l’Amoureux, n. i
l8 KOLA NI) L’AMOUREUX,
de Campion , où elle le surprit aux genoux d’Adamantlie , qui répondoit en maîtresse attendrie aux vives expressions de sa tendresse.
Quel spectacle pour une amante déjà irritée ! Ali ! cruel, s’ecria-t-elle, outrée de douleur et de jalousie, ce n’est donc que pour Silvanelle que tu as des rigueurs ? Mais ne crois pas pouvoir outrager une fée impunément; si je n’ai pu me faire aimer, ie saurai du moins troubler tes amours; l'objet qui t’a charmé ne jouira pas long-temps de sa victoire, et les mêmes choses sur quoi tu fondes ton bonheur vont devenir les instruments de ton supplice. Alors la fée exerça sur ces amants la plus cruelle vengeance dont on ait jamais ouï parler. Elle sut, par son art de féerie, mettre un obstacle éternel à l’accomplissement de leurs plus doux désirs.
Aussitôt que Floris avoit aperçu Silvanelle, il s’étoit éloigné d’Adamanthe de quelques pas, pour épargner à la fée la douleur de le voir aux pieds d’une rivale ; mais lorsque Silvanelle se fut retirée, après avoir disposé de leur sort, et préparé sa vengeance, il voulut se rapprocher de son amante chérie; il se sentit arrêté par une force plus qu’humaine qui Pempêchoit d’avancer vers elle. Etonné de ce prodige, il fît tous ses efforts pour surmonter l’obstacle invisible qui le retenoit; mais le charme de la fée étoit au-dessus de ses forces. Ah! s’écria-t-il douloureusement, quelle vengeance j’éprouve en ce jour! En disant ces dernières paroles, il se laissa tomber par terre, oii il demeura comme un homme plongé dans le dernier accablement. Adamanthe vit sa peine; et, ne sachant point encore de quelle es-