LIVRE \ , CH A P. III. iy
pèce elle étoit , elle voulut aller à lui pour le soulager; mais le charme agit sur la maîtresse comme sur l'amant. Anaxarette n eut pas moins besoin de secours que Narcisse. Rien n est si touchant que l’état où ils se trouvèrent tous deux. Ils se regardoient tendrement l’un l’autre; et leurs regards , pleins de la plus vive affliction, portoient le désespoir dans leurs cœurs.
Dans cette cruelle situation, Floris apprit à sa chère Adamanthe l'amour que Silvanelle avoiteu pour lui, et le mépris dont il avoit toujours payé cet amour. 11 n'en fallut pas davantage pour faire comprendre à la dame toute l’étendue de leur malheur. Après avoir éprouvé par de nouveaux efforts que le pouvoir de la fée étoit au-dessus du leur, ils ne firent plus que gémir en se regardant. La nuit les surprit dans cette occupation, et. l'accablement où ils étoient attira sur leurs yeux appesantis les vapeurs du sommeil. Heureux si ce sommeil favorable eût duré toujours! mais le jour renaissant, leur rendant le sentiment, renouvela leurs souffrances avec plus de vivacité. Ils passèrent près d’une année à se voir à tous moments sans pouvoir approcher l'un de l’autre; et plus ils se voyoient , plus ils souffroient.
Silvanelle, qui connoissoit la force de son charme, n’étoit que trop instruite des maux qu’elle causoit aux deux amants; et quelquefois, pour assouvir sa vengeance, elle se donnant le barbare plaisir d'insulter à leurs peines par sa présence et par ses reproches, ils n’oublièrent rien de tout ce qui pouvoit la fléchir. Ils y employèrent en vain les prières et les soumissions; elle se croyoit trop outragée pour s’apaiser en leur fa veur. Ainsi puisses-tu aimer, dit-elle à Narcisse, et n<
-fio ROLAND I/AMOUREUX.
jouir jamais de tes amours. Ingrat, apprends à ton tour ce que c’est que le supplice de brûler d’un ardent amour, sans pouvoir jamais le soulager. Souffre les tourments que tu m’as fait souffrir, et sois assuré que je n’aurai pas plus de pitié de toi que tu n’en as eu de Silvanelle. Et toi, rivale odieuse, poursuivit-elle en se tournant vers Adamantlie , lu ne profiteras pas de mon malheur; si tes attraits ont su engager Floris, ils n’auront pas le pouvoir de te faire trouver dans un doux hyménée l’accomplissement de tes désirs. Non, inhumaine, non, lui répondit Adamantlie avec dépit; mais, tout infortunée que je suis par ta jalousie, je serai encore plus contente que toi, puisque j’ai du moins la consolation d’être autant aimée que tu es haïe de mon amant.
Telle étoit la situation de ces cœurs agités de passions contraires. Enfin Narcisse et son amante , succombant à leurs peines, prirent la courageuse résolution de finir ensemble une vie si déplorable , dans l’espérance que du moins leurs ombres seroient réunies dans ces lieux tranquilles que les enfers destinent aux personnes qui passent leur vie dans l'innocence.
Sur le bord du grand chemin qui côtoie la forêt que vous voyez de ces fenêtres, poursuivit Calidore, en continuant de parler aux chevaliers qui l’écoutoient, il y a une fontaine qui forme un grand carré d’eau fort profond. L’eau en est si claire et si tranquille, qu’on la prendroit pour une glace de miroir. Il règne tout autour un tapis d’herbe verte, et le bel ombrage des arbres qui la couvrent ne permet pas au soleil d’en ôter la fraîcheur. Adamantlie et Floris choisirent ce lieu