A TR O PO S
Je ne la laisserai pas échapper.
CLOT H O
C’est trop laisser languir cc bon chanoine octogénaire, qui, sans compter l'astlnne qui l’étouffe, a une ankylosé au genou droit , et une sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ses maux; aussi bien n’est-il plus d’aucune utilité sur la terre. Il y a au moins dix ans que nous aurions du faire vaquer sa prébende.
LACHÉSIS
"Véritablement on voit comme cela dans le monde d’antiques figures dont on n’a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. C’est un defaut d'attention dont nous devons nous corriger.
ATROPOS
Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la décrépitude.
CLOTHO montrant un autre fil.
Faites donc main -basse sur ce vieux professeur de l’université, qui depuis plus de soixante ans ne fait point nettoyer ses habits, de peur de les user. C’est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu’il ne reviendra pas de sa maladie, il disoit ce matin à un de ses amis : Ce qui me console, en mourant, c’est de n’avoir jamais lu aucun auteur moderne.
LACHÉSIS riant.
La plaisante consolation !
ATROPOS coupant.
Qu'il meure donc content ce fidèle partisan de l’antiquité.
Le Sage. Théâtre, Mélanges. 10
i/jG
C L O T II O présentant trois fils à la fois.
Voici encore trois mortels qui sont cause qu’on crie après nous tous les jours, et que nous semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois vieillards qui ne sauroient plus s’acquitter de leurs fonctions ordinaires : un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir l’injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en ville.
LACHÉSIS
Faisons promptement disparoître ces vénérables personnages.
ATROPOS tranchant les trois fils.
C’est leur faire plaisir que d’abréger une vie si triste.
CLOTHO montrant un autre fil.
Ce fil délié attend de nous la même grâce : c’est le tissu des jours d’une belle et vertueuse comtesse, fort avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s’aime, et qui vieillit de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber en ruine, elle en pleure, tous les matins, la perte à sa toilette, en se regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle seroit bientôt de se voir décrépite.
ATROPOS coupant.
J’y consens : épargnons-lui ce chagrin.
LACHÉSIS
J’opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer qu’il y a îles moments où nous sommes tout-àfait obligeantes.
CLOT HO présentant deux lils.
Ces deux fils féminins méritent aussi un coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes ; l'une est veuve, et l’autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses biens, pour établir avantageusement ses enfants, qui par reconnoissanee la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans soudoyé des cadets.
LACHÉS1S d’un air railleur.
Je plains ces deux pauvres créatures!
A T 11 O PO S coupant les deux fils.
Cessez de les plaindre; elles ne vivent plus.
CLOTHO donnant un autre fil.
Donnez promptement un passe-port pour les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome • vous comblerez par-là les vœux de sa jeune épouse, qui brûle d’impatience de se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle apprend la musique.
A T R O P O S coupant.
Il faut la satisfaire; mais je crois qu’elle auroit un peu moins d’empressement à convoler en secondes noces, si elle savoit que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son mari.
LACHliSIS apportant un fil.
Purgeons la terre de ce vieux prêtre, qui a passé les deux tiers de sa vie dans la pauvr été, et qui possède à présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu’il doit moins à sa vertu qu’à l'esprit intrigant dont nous l’avons doué le jour de sa naissance. Rien
i48 UNE JOURNÉE DES PARQUES,
loin de faire part de ses richesses aux pauvres, il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d’or, qu’il se fait un plaisir de les compter tous les soirs, et de les baiser l'un après l’autre, en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, comme autrefois, du produit de ses messes, et il est si las d’en avoir dit, qu’il ne veut plus même en entendre.
ATROPOS coupant.
Voilà qui est fini ; il ne baisera plus ses louis d’or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers, <{ue, par avarice et par orgueil, il n’a pas voulu voir pendant sa vie.
CLOT HO va prendre un nouveau fil qu’elle apporte.
Parmi les vieillards qui vivent encore par notre négligence, j’en aperçois un qui s’attire ma compassion. C’est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, qu'il n’a plus que la peau et les os.
LÂCHÉ SIS
Une pénitence si rude suppose qu’il a commis quelque grand crime.
CLOT HO
Quelque grande que soit sa faute, il l’a bien expiée par les maux qu’il a soufferts. U y a plus de vingt-cinq ans qu’il s’efforce en vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des larmes. Tl n'implore plus que notre secours : faisons voir que nous avons moins de dureté que des moines.
ATROPOS coupant le fil.
Prêtons-lui donc notre assistance.
P R F, Mil '.RE SEANCE
L AC TIÉS IS présentant un autre fil.
Payons en même temps les dettes d’un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune de créanciers. Comme sa grandeur n’a point d autres revenus que ceux de son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle a été obligée d’emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité de l’Église. On veut aujourd’hui qu’il fasse à ses créanciers des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.
AT r o p os.
Bourgeoisement ! ali ! quel affront on veut faire à un prélat! il faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu’habitent les ombres heureuses.
( Elle coupe le fil. ) CLOTTIO.
Bon : qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs les juges ne lui fassent pas prendre la route duTartare, pour venger ses créanciers.