Y CH I SI S
Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui
îtffi UNE JOURNÉE DES PARQUES.
donne l’esprit de son état. Je n’ai pas trempé les doigts
dans le vase de l'hypocrisie . ( Elle met la main dans le vase
de l’hypocrisie.) . Il ne lui manque à présent aucune des
vertus qu'ont ces vénérables solitaires.
CLOTHO
Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ds lui laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d’une année entière, lui feront porter une robe déchirée, et l’obligeront d’aller de porte en porte chanter les louanges de Fo , l’idole de cette pagode. De plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu’il combatte sans cesse le sommeil; et, quand il n’y pourra résister, un de ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton , s’en acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une longue robe grise : on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans bords, et doublé d’une toile noire : ensuite tous les bonzes entonneront des hymnes dont personne n’entendra le sens ; et leur chant , accompagné de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant. Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un repas où il y aura plus d’abondance que de délicatesse, et où tous les confrères boiront à l’envi, jusqu’à ce qu'ils soient ivres-morts.
AT II O PO S à Clôt ho.
Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'i! arrive à ce pieux Chinois?
CLOT II O
Ajoutez-y ce qu’il vous plaira.
DEUXIÈME SÉANCE
AT RO P OS
C'est ce que je vais luire. Quinze ans après avoir été reçu bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces de lu Chine.
LACHÉSIS
Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze.
CLOTIIO.
Et moi tout de même.
Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte : elle y entrera pour faire sa prière : n’apercevant personne, elle s’avancera jusqu'à l’autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir sans être vu, la regardera, et, la trouvant fort à son gré, il ira promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d’enlever ces trois femmes.
LACHÉSIS
Et cet ordre apparemment n’aura pas plus tôt été donné, qu'il sera brusquement exécuté?
VT R op os.
Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et fort en peine de savoir ce qu’elle est devenue, fera tant de perquisitions, qu’il apprendra que les
l0‘8 UNE JOURNEE DES PARQUES,
bonzes l’auront en leur pouvoir. Il s’adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre justice, se transportera d’abord à la pagode avec le docteur , et demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Fo est devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Fo, en voulant bien honorer de ses embrassements la fdle du docteur, le comble de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare , sans s’arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de la maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront d’une grotte percée dans un rocher : il fera abattre une porte de fer qui fermera l’entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du docteur, avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront toutes rendues à leurs familles; et l'on mettra, par ordre du général, le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec ses infâmes ministres. 1 CI, O T II O à Lacliésis.
Que vos doigts se préparent à filer les jours d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique méridionale. Line Portugaise, naturelle du Brésil, donne une héritière à son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu’il y ait dans la ville de San-Salvador. Prodiguons les vertus à l’enfant; faisons en une petite Lucrèce.
1 M. Le Gentil dit, dans son Voyage amour du Monde, que les missionnaires qui étoient de son temps à la Chine lui assurèrent que pareille aventure étoit arrivée dans une pagode.
D EU X l K M E S É ANGE. 1 (’9
L A C, II Ÿ. S l S.
Fi donc, Clotho , vous plaisantez apparemment; ce seroit bien déplacer la chasteté. Non, non, ce n est pas la peine d’aller chercher le vase qui donne celte vertu , et dont il ne faut nous servir qu’à la prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paroîtroit un
phénomène nouveau . ( Elle trempe le bout de ses doigts
dans les vases de la beauté et de la volupté. ) Contentons-nous de rendre celle-ci parfaitement belle. Pour cet effet je veux qu’elle ait un teint noir et luisant , le nez fort écrasé, une très grande bouche et de très petits yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du Brésil.
AT R O PO S riant.
A h 1 ah! ah! je ne puis m’empêcher de rire, en voyant Lachésis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une pareille créature , qui seroit un monstre pour les Européens.
l a c il es i s.
Oui, comme un teint de lis et de rose, une petite bouche vermeille et deux grands yeux bien fendus , paroîtroient bien effroyables aux Ethiopiens brûlés.
C L O T II O
Véritablement la beauté est locale : c'est pourquoi la liqueur de ce vase, s’accommodant aux lieux, forme la beauté sur le goût, ou, si vous voulez, sur le caprice des nations.