PREMIERE PARTIE
La jeune marquis de Normandie, marié depuis peu de temps à une des plus riches et des plus aimables personnes de cette province, sortit un matin de son château pour aller à la chasse avec un chevalier de scs amis, tous deux archi - petits - maîtres, et montés suide bons chevaux, de même que quelques valets qu’ils avoient à leur suite. Après avoir fait environ une lieue, ils entrèrent dans une forêt, où bientôt ils aperçurent trois loups qui dévoroient une proie dont ils étoient saisis, et qui prirent la fuite à leur approche. Nos chasseurs, dans le moment s’étant avancés au galop de ce côté-là, trouvèrent que c’étoit les restes d’un cadavre que des bêtes carnacières avoient déterré, et qu elles achevoient de manger.
Le misérable corps, dit le marquis, est apparemment, celui de quelque voyageur que des brigands ont assassiné et enterré dans cette forêt. Mais, que vois -je! ajouta-t-il , en considérant une fosse d’où le cadavre paroissoit avoir été tiré par les loups. A^oilà, ce me semble, une valise. Oui, vraiment, dit le chevalier.
i8o LA VALISE TROUVÉE,
c’en est une qui aura sans doute été mise en terre avec le malheureux mortel à qui elle appartenoit : examinons-la bien attentivement. Aussitôt les valets descendirent de cheval, et déterrèrent entièrement la valise, qui parut enflée et fermée d’un petit cadenas. Parbleu' s’écria le marquis, voici à peu près l’aventure de Don Quichotte etde Sanchodans la montagne Noire. Voyons un peu si cette valise renferme autant d’écus que celle de Cardenio. Comme ils n’avoient pas la clef du cadenas, ils firent, avec un couteau de chasse, une large ouverture à la valise, qui se trouva remplie de papiers pliés en formes de lettres et bien cachetés.
Oh! oh! dit le chevalier, c’est une malle de courrier! Le pauvre diable, en faisant sa route, aura près d’ici rencontré des voleurs qui lui auront pris son argent, et creusé un tombeau dans cette forêt, pour mieux cacher la connoissance de leur crime.
Quoi qu’il en soit, reprit le marquis, après avoir regardé une des lettres de la valise, et reconnu la marque du bureau de Paris, sais-tu bien quel usage je suis d’avis que nous fassions de ces paperasses? Faisons porter celte malle au château, nous passerons cette après-dînée à lire une partie des lettres qu’elle contient; ce passe - temps divertira nos dames : qu’en distu? J’approuve ton idée, répondit le chevalier; je t’avouerai même que je serai ravi d’entendre cette lecture; je suis assuré qu’elle nous réjouira. Je n’en doute point, répliqua le marquis; la diversité des styles et des matières nous promet un plaisir certain. Jl est vrai, ajouta-t-il, que dans une si grande quantité de lettres, il est impossible qu’il n’y en ait pas beaucoup