LETTRE II
D’une fille des chœurs de l’Opéra de Paris, à sa mère qui demeure
en province.
Je vous demande mille pardons, ma chère maman, de ne vous avoir point écrit depuis que je vous mandai ma réception dans les chœurs de l’Opéra. Je vous dirai , pour m’excuser, que j’ai voulu vous épargner le chagrin d'apprendre que j’étois fort mal dans mes affaires. Je connois votre bon cœur et vos petites facultés; vous auriez partagé mes peines sans pouvoir les soulager. Quel sujet d’affliction pour une tendre mère, de voir sa fille tirer le diable par la queue! Effectivement j’étois réduite à vivre de mes "aces de théâtre, extrémité fâcheuse pour un serin de l’Académie royale de Musique; mais, grâce au ciel, depuis deux mois ma fortune a bien changé de face. J’ai suivi l’exemple de mes com-
pagnes; je me suis fait des amis, et je me trouve à présent fort à mon aise; j'occupe un grand appartement meuble tout au mieux; j’ai un buffet rempli de belle et bonne argenterie, avec un contrat de rente dont m’a fait présent un riche et généreux seigneur du cercle de Franconie. Je roule, pour ainsi dire, sur l’or et sur l’argent. Je vous donne cet avis, ma chère mère, afin que vous en profitiez. Vendez incessamment vos effets, et venez me joindre à Paris par le coche; vous m’y serez d’une grande utilité, en m’aidant de vos bons conseils dans les conjonctures embarrassantes ou nous nous trouvons nous autres quelquefois. J’aurois, par exemple, aujourd’hui besoin de votre prudence dans le cas oli je suis : mon Allemand est sur le point de s’en retourner dans son pays, et il s’agit de prononcer entre deux concurrents qui se disputent sa survivance; l’un est gros prieur bien renté, et l'autre un enfant de famille qui commence à dévorer une riche succession qu'un père avare vient de lui laisser. Mandez-moi, je vous prie, ce que vous feriez à ma place; mais pesez bien auparavant tous les avantages qui peuvent me revenir des deux côtés. J’attends votre réponse pour me déterminer. En attendant, ma chère maman, je vous embrasse mille fois. Votre tendre fille,
Catin.
Le gros prieur l’emportera, s'écria le baron, grand railleur de son naturel. Je n’en sais rien, dit le chevalier : mademoiselle Catin pourra bien lui préférer le jeune homme qui est en train de se ruiner. Paix, Messieurs, interrompit le curé, après avoir décacheté une