‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 146 sur 191 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Avant la réunion de la Castille et de l’Aragon, il s’éleva une dispute entre les Castillans et les Aragonois, à l’occasion de leurs limites. Ces deux peuples, ne s'accordant pas là - dessus, commençoient à s’échauffer, et déjà meme il se commetioit de part et d’autre des hostilités qui sembloient présager une guerre inévitable. Pour la prévenir , le roi de Castille, monarque débonnaire et ami de la paix, résolut d’envoyer à Saragosse un ambassadeur ; mais il honora de cette commission le seigneur de sa cour le moins propre à s’en bien acquitter; c’étoit le comte de Lara. Ce Castillan, bien loin de ressembler au grand Scipion, qui dans ses négociations ne perdoit jamais son sang-froid, quelques contradictions qu'il eût à essuyer,

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PREMIÈRE PARTIE, étoil d'un caractère tout opposé; il n’avoit pas besoin d’ètre contredit pour se laisser enflammer de colère; son humeur altière et violente se déclaroit même dans le temps qu’il s’efforçoit de montrer de la politesse et de la douceur.

Le roi d’Aragon ne fut pas plus tôt averti de l’arrivée de cet ambassadeur à Saragosse, qu’il lui donna audience à la tète des grands de sa cour. Parmi les seigneurs qui formoient cette auguste assemblée, 1mlloit 1 illustre don Ilenrique, comte de Ribagore, le chevalier le mieux fait et le plus accompli de son temps. Quoiqu’il n’eût pas encore vingt- six ans, il avoit déjà cueilli des lauriers dans les champs de Mars, et il n’étoit pas moins aimé du peuple que des grands.

Notre ambassadeur castillan, au lieu d’exposer le sujet de sa mission d’une manière qui fût propre à gagner les esprits, ne lit que les irriter, en parlant avec hauteur, et dans des termes si peu mesurés, qu’il sembloit plutôt faire des menaces que proposer un accommodement : enfin il révolta contre lui toute l’assemblée, et principalement le jeune don Ilenrique de Ribagore, qui, ne pouvant souffrir plus long-temps ses insolents discours, lui demanda s'il venoit pour déclarer la guerre aux Aragonois, ou pour convenir avec eux des moyens de terminer à l’amiable le différend qu’ils avoient avec les Castillans; car, ajouta-t-il, on diroit, à vous entendre, que vous n’êtes venu ici que pour nous insulter : mais, quelque dessein qui vous amène, vous oubliez le respect qui est dû à la présence du roi, et vous ne songez pas que vous abusez de la considération que sa majesté a pour votre caractère

216 la valise trouvée.

Ces paroles ne rendirent pas l’ambassadeur plus retenu. Il continua de parler fort librement; il apostropha même le comte de Ilibagcre , qui lui répondit de façon, que le roi, pour empêcher les choses d’aller plus loin, fut obligé d’interposer son autorité. Il leur imposa silence à l’un et à l’autre; et remettant à un autre jour la décision de l’affaire des limites, il sortit de 1’assemblée; après quoi les seigneurs se retirèrent chez eux; et le Castillan, plein de fureur, regagna son hôtel.

A peine ce seigneur s’y fut- il rendu, que s’imaginant ne pouvoir, sans passer pour un lâche, se dispenser de faire un appel au jeune Ribagore, il lui écrivit ce billet :

« Comte, je ne mériterois pas d'être du nombre des « seigneurs de Castille, dont je puis me vanter de « n’être pas des derniers, si je ne faisois voir aux té- « méraires qui m osent parler fièrement que je sais « rabaisser leur fierté. Ainsi , me dépouillant de la qua- « lité d’ambassadeur, j'irai vous attendre cette nuit sur « les bords de l’Ebre avec un seul valet et mon épée; « je vous crois trop rigide observateur des règles de « l’honneur, pour vous trouver avec d’autres armes « au rendez-vous. » Le comte de Lara.

Ce ne fut pas sans une extrême mortification que don Henrique lut ce cartel, qui le mit dans un grand embarras. Il se représenta que s’il acceptoit le défi, il perdroit infailliblement la confiance et les bonnes grâces du roi, dont il étoit le favori, étant persuadé que ce monarque, dont il connoissoit la sévérité, ne lui pardonneroit jamais d’avoir eu l’audace d’en venir

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