PREMIÈRE PARTIE
aux voies de fait avec un ambassadeur, quoiqu’il eût en main de quoi prouver qu’il avoitélé appelé en duel par ce ministre. Il ne savoit à quoi se résoudre. Il eut d’abord envie d aller montrer le billet à sa majesté ; mais faisant réflexion que le Castillan pourroit de là prendre occasion de l’aceuser de lâcheté, il changea de pensée; et jugeant qu’il ne pouvoil, sans se déshonorer, éviter le combat, il aima mieux courir risque de déplaire à son maître, que d'exposer sa réputation à recevoir une atteinte.
Il se détermina donc à répondre au comte de Lara, et à lui faire savoir qu’il ne manqueroit pas d’être sur le bord de l’Ebre à minuit, accompagné, comme lui, d’un valet, et armé de sa seule épée. Cette réponse de don Henrique irrita l’impatience qu’avoit le superbe Castillan de se voir aux prises avec lui; et l’Aragonois de son côté n’étoit pas dans une autre disposition. Celui-ci arriva le premier au rendez-vous; et l'ambassadeur ne se fit pas long-temps attendre.
Ils s’abordent tous deux fort civilement, tels que des amis qui se rencontrent par hasard : Seigneur cavalier, dit le comte de Lara, vous 11'avez pas dû être étonné de 1 appel que je vous ai fait. Vous auriez bien mauvaise opinion de mon courage, si je ne vous demandois pas raison de l'offense que vous m’avez faite en m'interrompant. Cette impolitesse vous convenoit encore moins qu’aux vieux seigneurs de l’assemblée, que leur âge même 11’eût pas rendus excusables, s’ils l’avoient commise, lit vous convenoil-il mieux à vous, répondit don Henrique, de tenir les discours audacieux que vous avez tenus devant le roi
et les grands? Je vols bien, répliqua le Castillan, que nous ne sommes pas venus ici pour excuser nos fautes, et que nous croyons tous deux avoir raison. Ne consumons donc point le temps en raisonnements frivoles.
En parlant de celte sorte, il tira son épée, et Ribagore en lit autant. Ils fondirent l’un sur l'autre avec impétuosité. Pendant qu’ils se battoient avec une égale fu reur, il parut sur le rivage plusieurs hommes à cheval, qui portoient des flambeaux, et s'avançoient au galop vers les combattants. C’étoit le capitaine des gardes du roi, qui venoit avec trente ou quarante cavaliers se saisir de la personne de don Henrique, sa majesté ayant été informée que ce seigneur devoit se battre cette nuit sur les bords de l’Èbre avec l’ambassadeur de Castille. Mais, quand les gardes arrivèrent, le combat étoit fini ; car ils trouvèrent le comte de Lara étendu par terre, et dangereusement blessé. Pour Ribagore, il n’a voit reçu qu’une légère blessure.
Le capitaine s’adressant à ce dernier: Comte, lui ditil, je suis trop votre ami, pour n'être pas fort mortifié de vous voir dans l'embarras où vous vous êtes imprudemment jeté. Le roi est dans une furieuse colère contre vous; et vous lui paroissez plus coupable qu’un autre, d’avoir violé le droit des gens, et osé attaquer une vie qui devoit être sacrée pour vous. Je me sens vivement touché de ce malheur, et plus encore de l’ordre dont je suis chargé. Le roi veut que je vous arrête, et vous enferme dans une tour. Il ordonne que vous y soyez gardé à vue , et servi par un seul de vos domestiques. Donnez-moi votre épée, ajouta-t-il, et pardonnez, si, dévoué aux volontés de mon maître, je contribue à