LETTRE XX VIII
D'une amante passionnée, à son amant absent.
Vous me faites , mon cher amant, une peinture assez vive des maux que l'absence vous fait souffrir; et si elle n'est pas moins vraie qu'elle est touchante, je suis très contente de vous. Mais vous avez beau me vanter votre amour, il est impossible que vous m'aimiez autant que je vous aime. Je renonce à tous les devoirs de la société, pour m’occuper uniquement de ma tendresse. Je déteste tout ce qui peut un instant détourner de vous ma pensée. Je ne prends plaisir qu’à me souvenir des serments que vous m’avez faits de m’aimer toujours; et je me plais à m’imaginer que vous êtes incapable de les violer. Mais, dites -moi, songez - vous qu il y a trois grands mois, trois siècles, que nous vivons séparés l’un de l’autre? Votre absence ne finira-
t-elle jamais? Le Ciel m'auroit-il réservée au malheur de ne vous plus revoir? Non, je ne le crois pas. Vous m'assurez que les affaires qui vous tiennent éloigné de votre Hortense vont être incessamment terminées. Il n’y a que cette flatteuse assurance qui soutienne ma vie. Sans cela j’aurois déjà succombé sous le poids de votre éloignement. Qu’il vous vole de plaisirs, mon cher Dorante! Qu’il est fâcheux d’être écarté d’une maîtresse passionnée! Y faites- vous quelquefois réflexion ? Je ne le crois pas. Si vous étiez sensible à ce que vous perdez, vous hâteriez votre retour.
Hé bien, chevalier, dit la marquise, trouvez-vous donc cette lettre si fade? Non, Madame, répondit-il; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est qu’elle est courte. Je m’attendois à un long verbiage d’amour : elle m’a trompé agréablement.
LETTRE XXIX
D’une jeune bourgeoise de Paris, à une de ses amies établie
à Saumur.
Ma chère et ronne amie,
Puisque nous sommes dans l’habitude, depuis notre enfance, de nous faire mutuellement les confidences les plus délicates, je t’écris aujourd hui pour t’apprendre un troc assez plaisant que nous avons fait Araminte et moi. Tu comtois cette fille, et tu sais qu’il y
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a long -temps que nous vivons ensemble clans une étroite liaison. Tu sais bien encore que nous avions pour amants, elle, Clitandre, et moi, Damon; mais les choses sont changées, et le récit que j’ai à te faire de ce changement va te divertir.
Il y a quinze jours que j’étois aux Tuileries avec Araminte : nous étions seules. Après quelques tours d’allées, nous allâmes nous asseoir sur le gazon; et là, pourras-tu bien croire qu’elle me tint ce discours ? Ma chère Angélique, je m’aperçois chaque jour que Clitandre a l’art de te plaire, et que tu ne serois pas fâchée de t’en faire aimer à mes dépens. Ces paroles me troublèrent un peu; et je voulus interrompre Araminte pour l'assure? qu’elle se trompoit dans ses soupçons; mais elle me ferma la bouche, en me disant avec vivacité : Ne t’imagine pas, ma mignonne, que j’aie la moindre envie de te faire des reproches. Ne me regarde point comme une fâcheuse rivale, qui doit s’opposer à ton bonheur. Au contraire je médite un dessein qui te fera plaisir à coup sûr. J’ai du goût pour Damon, ainsi que tu en as pris pour Clitandre : car tu voudrois en vain me le celer. Je lis dans ton âme, de même que tu vois ce qui se passe dans la mienne. Que cela n'altère point notre amitié. Bien loin d’imiter les femmes qui se brouillent par jalousie, songeons de concert aux moyens de nous rendre toutes deux contentes. 11 m’en est déjà venu dans l’esprit un, entre autres, que tu approuveras; le voici : Tu n’as qu’à feindre d’être mal satisfaite de Damon; fais-lui un crime de quelque faute d’attention qui lui sera échappée, ou d’un regard qu’il aura laissé tomber par hasard sur quel-
que jolie personne. Romps avec lui brusquement. 11 voudra se justifier; ne l’écoute point, et le chasse de ta maison. Il ne manquera pas de venir à moi comme à ta meilleure amie, pour me prier de te parler en sa faveur. Je le lui promettrai; mais, au lieu de lui tenir parole, je lui dirai que je ne te puis fléchir. Je te peindrai inexorable; et, pendant ce temps-là, faisant agir sur lui tous mes charmes, il y aura bien du malheur si je ne viens à bout de t’enlever cet amant.
Tandis que tu employeras cette ruse pour te défaire de Damon, poursuivit Araminte, de mon côté, je la mettrai aussi en œuvre pour bannir de chez moi Clitandre, et te le livrer tout entier. Que dis-tu de ce stratagème? n’en es-tu pas contente? J’en suis charmée, lui répondis-je; et le succès ne m’en paroît pas incertain ; car il faudroit que nous fussions bien maladroites si, avec de la jeunesse, un peu d’esprit et de beauté, nous rations les conquêtes que nous voulons entreprendre. Néanmoins, malgré toute ma confiance, je ne laisse pas de craindre une chose. Hé! quoi donc, me dit mon amie? La constance de Damon, lui repartisje; c’est un homme qui a le défaut de trop s’attacher. J’ai peur qu’il ne s’obstine à me demeurer fidèle. Oh! que non, ma petite, repartit Araminte en souriant; va, j’y mettrai bon ordre. D’ailleurs fais réflexion qu'il y a plus de six mois qu’il te rend des soins; son amour est à demi usé. Je tn’en aperçois, mon enfant, sa passion pour toi commence à s’assoupir; il faut de nouveaux appas pour le remettre en goût d’aimer.
J’entrai de bonne grâce dans les sentiments d’Araminte, et consentis au troc qu’elle venoit de me prç>-
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poser, en lui disant avec une franchise égale à la sienne, que je ne demandois pas mieux que de lui céder Damon pour Clitandrc, puisque les lois ne dcfendoient |)as de changer d amants comme de maris. Je ne doute pas, ma chère amie, que tu ne sois fort curieuse de savoir le reste. Je vais te le dire en peu de mots : nous jouâmes, Araminte et moi, parfaitement nos rôles. Nous ne fîmes pas inutilement les avances; et soit dit à notre honte ou à notre gloire, nous n’eûmes pas beaucoup de peine à nous souffler réciproquement Clitandre et Damon.
Cette lettre ne fut pas celle qui plut le moins à la compagnie. Voilà, dit la marquise, un tour de coquette bien imaginé. Je vous en réponds, s'écria le baron, je le trouve ingénieux , et bien digne de deux Parisiennes. On en pourroit faire une comédie assez plaisante, et l'intituler : le Troc a la mode. Le marquis et le chevalier applaudirent à l'idée du baron. Messieurs, dit alors le curé, je suis au bout de mes pièces. Je n’ai plus que deux lettres à vous lire. Hé bien! Monsieur, dit la marquise, faites-nous-en la lecture. En même temps le pasteur lut les deux lettres suivantes.
LETTRE XXX
D’un aventurier joueur, à un chevalier de ses amis, à Coûtantes
Tu sais, cher ami, que je me plais à voyager, cl que, pour ne pas loger dans des auberges ou des hô-
tels garnis que je n’aime point, j’ai coutume de me marier dans toutes les capitales ou je lais quelque séjour, pour être toujours chez moi. J’ai, par exemple, une femme à Florence, une autre à Venise; et, comme je n’en avois point à Paris, j’épousai, il y a huit jours, la veuve d’un commandeur; c’est une grosse réjouie entre deux âges, et qui a l’esprit fort amusant. Nous avons tous les jours bonne compagnie; et la fortune, qui m’est ordinairement favorable au jeu, prend soin d’entretenir l'abondance dans ma maison. Je me suis fait un devoir de t’apprendre cette nouvelle, qui ne te doit pas être indifférente. De grâce, chevalier, sitôt que tu seras de retour à Paris, viens chez moi par curiosité, tu verras un petit ménage qui sent bien son homme rangé.
Je suis , etc.
Je suis bien trompée, dit la marquise, si le chevalier, qui n’aime point les longues lettres, n’a pas trouvé celle-ci un peu trop courte. Vous ne vous trompez point du tout, Madame, je vous assure, lui répondit le chevalier. I.e style de ce joueur me plaît assez. Je voudrais connoître ce vivant-là. Fi donc, monsieur le chevalier, s’écria la comtesse, vous ne pensez pas assurément à ce que vous dites. La connoissance d’un homme tel que celui-là ne vous convient nullement. Madame, dit alors le baron, ne voyez -vous pas bien qu’il badine? Je vous le garantis trop délicat pour vouloir se faufiler avec des veuves de commandeurs. Le curé, dans cet endroit, coupa la parole au baron, cl lut enfin la dernière lettre, qui étoit conçue dans ces
termes.
LETTRE XXXI et DERNIÈRE,
Qu’un jeune poète écrit à Baveux à un de ses amis , et qui pourroit être intitulée : c’Ecole des Auteurs.
Mon cher ami,
La lettre que je t’écris aujourd’hui te causera, sans doute, une extrême surprise. La ferme résolution où je suis de renoncera l’eau de 1 Ilippocrène te paroîlra aussi téméraire que celle qu'un ivrogne prendrait de renoncer au vin. Tu m'as vu possédé du démon de la poésie, ne parler, ne m’occuper que de vers, sans me soucier de passer [tour un fou; car e’étoit ce qu’on devoit penser de moi, à mon air trop vif, et à la rage que j’avois de lire mes vers à tout le monde. Je rougis à présent lorsque je me souviens de ma fureur poétique : Qu’as - lu donc fait, me diras-tu, pour te défaire si promptement d’une passion qui dure ordinairement toute la vie? Je vais te l’apprendre.
L n de mes amis me mena l’autre jour chez un homme de lettres, âgé de quatre-vingts ans pour le moins. Ce doyen des beaux esprits a encore tout le bon sens qu’il avoit dans sa virilité. Il aime, il est vrai, à discourir comme le bon homme Nestor; mais ses discours aussi sensés que ceux de ce Grec, rendent son intempérance de langue respectable. Mon ami me présentant à ce vieillard, lui dit que j’étois un nourrisson des Muses; que je composois des vers en perfection, et que j’avoù
commencé une tragédie, que je me promettois de donner bientôt au public; en un mot, qu’on me regardoit comme un génie propre à consoler Paris de la perte du grand Corneille. Je suis persuadé, ajouta-t-il, que vous n’en douteriez pas si vous vouliez entendre seulement une tirade de vers de sa façon. Cela n’est pas nécessaire, lui répondit en souriant le bel esprit octogénaire. Je crois monsieur votre ami fort capable de produire des cbefs-d’œuvre dramatiques; mais veut -il bien me permettre de lui faire une question? Tant qu’il vous plaira, Monsieur, lui dis -je alors très respectueusement. lié bien, mon enfant, reprit-il, avez-vous du bien? Fort peu, lui répondis-je, pour ne pas dire point du tout. Cela étant, continua le vieillard, je me crois obligé en conscience, de vous donner un conseil dont vous me paraissez avoir besoin. Votre famille ne vous destine-t-elle pas à remplir quelque charge? Pardonnezmoi, lui dis-je, mon père a dessein de me faire procureur, et je suis actuellement dans une étude, tà gratter le papier. Mais je déteste cette profession; l’amour de la poésie m’en a dégoûté. Tant pis, répliqua -t- il. Quoique vous puissiez choisir un autre métier que celui de procureur, je vous conseille, mon fils, de vaincre votre aversion, et de vous conformer aux vues de nos parents. Si la vie des poètes vous paraît plus agréable, songez qu’elle est moins solide, et qu’elle a ses désagréments. Vous vous faites une idée charmante de mettre au théâtre une tragédie qui vous couronne de lauriers, sans savoir que ces lauriers se flétrissent promptement. J’ai vu Rotrou, Tristan, La Chapelle, Boyer, et dix autres poètes après eux, adorés du public dans leur
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temps; et je les vois aujourd'hui pour jamais écartés de la scène sur laquelle ils ont régné. Que les auteurs qui sont maintenant à la mode ne s’attendent pas à un autre sort ! Heureux même ceux qui jouissent toute leur vie de l’estime qu’ils se sont attirée par de brillants succès; car il y en a qui ont le malheur de survivre à une grande réputation, et qui ne laissent après eux qu’un nom qui n’arrache plus d’éloges quand on l’entend prononcer.
Désabusez -vous donc, jeune homme, poursuivit le vieillard, et prenez un meilleur parti que celui de vous consacrer à la poésie : employez mieux votre jeunesse. Iji guerre ouvre à votre courage une noble carrière. Si vous aimez les lauriers, allez en cueillir dans les champs de Mars; ou bien allez dans le barreau protéger l’innocence; ou bien, enfin, vous attachant au commerce, partagez avec les négociants l’honneur de le faire fleurir dans l’état. Ces conditions sont préférables au stérile et pénible métier que vous avez envie de faire. Si vous étiez riche , ajouta-t-il, je vous dirois : Abandonnez-vous à votre penchant, faites des vers pour vous amuser; mais puisque vous ne l’êtes pas, occupez-vous plus utilement. Au lieu de courir après la gloire théâtrale, qui dans le fond n’est qu’une pure chimère, embrassez quelque honnête profession; visez tà quelque bon emploi; cela vaudra mieux que tous les vers du monde. Faites -y bien réflexion, mon fils, et mettez à profit ce que je viens de vous dire.
Je rendis grâce à ce bon homme des avis salutaires qu'il venoit de me donner, en l’assurant que je ne les négligerois point : Monsieur, lui dis-je, vous venez de
me dessiller les yeux. Je reconnois mon erreur; je m’imaginois que la poésie conduisoit au palais de la fortune ; et je vois bien à 1 heure qu’il est, quelle mène plutôt à riiôpital. Qu’il y a de jeunes gens dans la meme erreur, qui ne sont point encore détrompés, et qui ne le seront peut-être que trop tard! Je suis ravi, me répondit-il, de vous avoir persuadé; c’est toujours un esclave que j’affranchis des liens de la poésie.
Tel fut l’entretien que j’eus avec ce sage et judicieux vieillard, dont les discours demeurent gravés dans ma mémoire. Je retournai chez moi, en me les rappelant; et plus j’y pensois, plus je les trouvois solides. Enfin, mon cher ami, j’en ai si bien profité, que depuis ce jour-là je n’ai pas senti le moindre accès de poésie. Je suis radicalement guéri de ma métromanie. Il me semble que je te vois rire en ce moment, et que je t’entends crier gare la rechute ; mais ne crains rien, loin d’avoir la démangeaison de rimer, je ne m’occupe plus l’esprit que de mémoires, que de productions, que de contredits; choses que je haïssois beaucoup auparavant, et qui commencent à me devenir moins désagréables de jour en jour; tu vois par-là, mon cher, que je suis changé du blanc au noir, puisque je me dispose à grossir le nombre des procureurs qui n’est déjà que trop grand. Je veux contenter mon père, qui se fait un extrême plaisir de me voir sur le corps une robe noire. Dieu veuille qu’il ne m’arrive pas d’imiter certain mousquetaire qui quitta l’épée pour se faire conseiller. En se regardant dans une glace sous son nouvel habillement, il se mit d’abord à rire comme un fou, en disant qu’avec son rabat et sa