CIO
Le lecteur se cîisposoit à continuer, mais il s’arrêta, en disant à la compagnie : Yoici une lettre qui me paroît un peu trop badine. 3e suis tenté de la sup- Pri mer. Gardez -vous -en bien, s’écria le chevalier, cc sont celles que j’aime. Je n’en doute pas, reprit le pasteur ; et je veux bien en faire la lecture, à condition que les dames, si elles n’en sont pas contentes, ne s’en prendront qu'à vous. Oui, volontiers, direntelles, vous n’avez qu’à lire, et pour peu que la lettre blesse nos oreilles délicates, le chevalier aura affaire à nous.
LETTRE XX Y
D’un gentilhomme d’Anjou qui fait à Paris l’homme à bonnes fortunes , à un chevalier de son pays.
Puisque vous voulez tenir registre de mes aventures, chevalier, j’en ai deux nouvelles à vous mander aujourd’hui, pour grossir le volume. Elles sont, il est vrai, fort différentes mais l’histoire de ma vie en sera plus variée.
Je suis actuellement aux trousses de la veuve d’un avocat , pour laquelle les Parques ont déjà filé six lustres tout au moins. C’est un femme belle, bien faite, et digne d’occuper une place dans la galerie de mes maîtresses. Mais, entre nous, je ne sais si je dois me flatter d’en pouvoir faire la conquête; car c’est une dame qui me paroît fière et très indifférente. Cependant je vais vous dire où j’en suis avec elle, et vous
SECONDE PARTIE. 33 i
jugerez si j'ai lort ou raison de concevoir les plus douces espérances. 11 y a huit jours que mon avocate et deux de ses amies acceptèrent une partie que je leur proposai. Je les menai à Saint-Cloud, où nous passâmes l’après-dînée à nous promener, el nous y soupàmes. \ ous vous imaginez bien que je lis I agréable et le passionné auprès de ma veuve ; mais halte-là, s'il vous plaît : les plus innocentes libertés me furent interdites, et l’on ne me laissa de libre que la langue, que j’employai à débiter des lieux communs. Tel fut le sot personnage qu'il me fallut faire pendant le souper.
Enfin, après le repas, nous remontâmes en carrosse pour nous en retourner à Paris. Par hasard, ou autrement, les deux amies de l’avocate se placèrent dans le fond, de sorte que je me trouvai sur le devant, à côté de ma princesse. J’en ressentis une douce émotion ; et la nuit , qui étoit des plus obscures , m’inspirant une hardiesse que je n’aurois osé prendre le jour, je me saisis de la main de ma veuve pour la baiser à la dérobée ; mais la dame la retira dans le moment avec tant de précipitation, que j’eus tout lieu de penser que mon action lui avoit déplu. Qu’as-tu fait, misérable, me dis -je alors à moi -même? tu perds par ta faute une bonne fortune : elle n’auroit pu t’échapper, si tu ne l’eusses pas brusquée. Je me repentois de ma vivacité; et je croyois que mon avocate ne me le pardonneroit jamais, lorsque je sentis revenir à moi sa main, qu elle n’avoit retirée que pour ôter son gant.
Le baron, le marquis et le chevalier interrompirent en cet endroit de la lettre, le lecteur, par de grands
éclats de rire ; et c’étoit une chose assez plaisante à voir, ({lie la peine qu’avoient les daines à s’empêcher de suivre leur exemple. Voilà, s’écria le haron, comme on juge mal des femmes; et si vous voulez entendre le reste de la lettre, dit le pasteur, vous verrez comme on juge mal des filles. Voyons cela, dit le marquis. Aussitôt le curé poursuivit ainsi la lecture de la dépêche commencée :
Il n'est pas besoin de vous en dire davantage. Venons présentement à une autre aventure qui m’arriva quatre jours après. De Senlis, oii j’avois été pour affaire, je revenois à Paris par le coche. Il y avoit dedans une jeune personne qui s’attira mon attention, par une figure des plus piquantes. C’étoit une de ces petites grisettes qui ont une chemise blanche, et un air tout appétissant. 11 faut observer qu’elle étoit placée sur le devant du carrosse, et moi à ses pieds, puisque j’étois à la portière de son côté. J’eus bientôt lié conversation avec elle; et, comme je me trouvois à portée de me faire entendre en parlant tout bas, je ne négligeai pas cette commodité. Je lui adressai d’abord quelques paroles fialteuses à demi-voix, en lui faisant les doux yeux, et, jugeant par ses réponses naïves que e'étoit une fille toute neuve, une innocente qui n’avoit point encore été cajolée, la conquête m’en parut plus précieuse. Aussi, employant, pour la tenter, tout ce que j’avois d'art, je passai la journée à lui faire des mines, auxquelles il me sembla qu’elle prit quelque plaisir, l a nuit, pendant ce temps- là, nous surprit, et son obscurité devint telle, que nous ne pouvions plus nous voir dans le carrosse. Alors, faisant réflexion que ma
grisetle et moi nous allions bientôt nous quitter pour jamais, je ne voulus point me séparer d’elle, sans avoir fait un peu le badin. J’eus l’audace, et je m’en repens bien, je vous assure, de porter la main sur un de ses pieds qui etoit auprès de moi. Je la passai et repassai en badinant sur la boucle de son soulier; et comme la belle ne lit aucun mouvement qui marquât que le jeu lui déplaisoit, je gagnai le gras de la jambe. On me laissa faire. Cela me rend plus insolent, et d'encore en encore , je parviens à la rotule du genou ; mais ma témérité fut punie à l’instant, car je me sentis enfoncer dans la main une longue épingle, qui m’obligea bien vite à lâcher prise.
Dans cet endroit les dames, interrompant à leur tour le curé, se mirent à rire, et elles applaudirent fort à l'action de la grisette. Pour une innocente, dit la comtesse, ne trouvez-vous pas, Messieurs et Mesdames, qu’elle s'est bien tirée d’embarras? Pardonnez- moi, Madame, répondit le baron; bien des fdles desprit, à sa place, n’en auroient peut-être pas fait autant. Messieurs et Mesdames, s’écria le pasteur, écoutezmoi, s'il vous plaît ; voici une dépêche plus digne de votre attention que la dernière.
Le Sage. Théâtre, Mélanges
LETTRE XXYI.
D’nn abbé de Paris à une dame d’Angers, qui lui avoit mandé sou sentiment sur le goût.
Vous me demandez. Madame, ce que c’est que le bon goût, quelles sont les personnes qui le possèdent et qui jugent sainement des ouvrages d’esprit? Je vous avouerai franchement que je n’en sais rien. Si vous faites cette question aux pédants hérissés de grec et de latin, ils vous diront d’un air orgueilleux, que c’est a leur école qu’il faut aller pour puiser dans les belles sources de l’antiquité , la connoissance du vrai bon. Faites la meme demande aux personnes de qualité , elles vous répondront que c’est dans leur commerce seul que réside le bon goût. Adressez-vous enfin aux gens de lettres, et à ces hommes qui brillent dans les cafés, en mettant le taux aux nouveautés littéraires ; ils ne manqueront pas d etre assez vains pour vous faire réponse qu’il n appartient qu à eux de ch cider. On pourroit, ce me semble, conclure de la que le goût est arbitraire. Comment arbitraire! s écrieront avec emportement certains beaux esprits, qui veulent passer pour les oracles de la littérature. N est-ce pas a nous qu’il faut s’en rapporter? Quand nous approuvons ou condamnons une pièce de théâtre, par exemple, notre jugement ne doit- il pas faire loi? Apprenez que notre censure et notre approbation sont des arrêts dont on ne peut appeler. Il est vrai, répondrai -je à ces
gemes décisifs, que votre réputation pourrait en imposer au public, si vous vous accordiez ensemble; mais *ien loin cl être cl un même sentiment sur un ouvrage nous c n pai lez contradictoirement, et vous vous échauffcz la-dessus jusqu a vous dire des injures grossières. -Apres cela, pensez -vous qu’on veuille s’en fier à vos decisions ' Non, Messieurs, on n’est sûr de rien avec vous; et pour vous prouver que le goût est arbitraire, je ne veux que vous demander pourquoi deux critiques qui paraissent avoir une égale mesure d’intelligence et d esprit ne sont pas du même sentiment sur un ouvrage ? Pourquoi l’un trouve -t- il mauvais ce que 1 autre trouve bon? c’est que chacun a sa façon de penser : donc le goût est arbitraire. Pour moi , Madame je le crois ainsi, et je regarde comme des esprits superbes, et des fanatiques, tous ceux qui veulent qu’on ne pense pas autrement qu’eux.
Je suis du sentiment de cet abbé , dit le marquis-
le goût me paraît arbitraire; et à moi aussi, s’écria le
chevalier. Ne dit-on pas ordinairement : tôt capita tôt sens us ? 1 ’
11 y a, j'en conviens, têtes et têtes; mais les meilcures 11e s’accordent pas mieux entre elles, que les autres; je pense que le bon goût est un trésor imaginaire, que les esprits présomptueux croient posséder réellement.
,,0il f' le chevalier’ ‘Ht «lors le lecteur, après s eue sais, d une nouvelle lettre, voici une dépêche qui
sera de votre goût, car elle contient des bagatelles que vous aimez.
LETTRE XXVII
D’au gendarme de la garde, à un de ses camarades qui est en
province.
Je me souviens, mon cher camarade, que j’ai promis de vous écrire les affaires d’honneur, et les événements de galanteries qui pourront arriver à Paris pendant voire absence.
Je vais, pour commencera tenir ma promesse, vous apprendre un galant exploit de notre camarade Damis. Ces jours passés il sortit de chez lui sur les cinq heures du soir en chaise à porteurs, pour aller voir une dame, dont il étoit nouvellement devenu amoureux. Il avoit un habit riche et tout neuf, ce qu’il est bon de remarquer, avec des bas de soie à coins d’or, et tout le reste de l’ajustement d'un homme à bonnes fortunes. Enfin poudré, musqué, adonisé, il arrive au port où tendoient ses désirs, c’est-à-dire, à la rue Montorgueil, car c’étoit là que sa princesse demeuroit. A deux cents pas de chez elle, il sort de sa chaise, renvoie ses porteurs, et pour faire les choses avec moins d’éclat, il continue son chemin à pied; mais un démon jaloux de ses plaisirs, confondit sa discrétion. 11 survint tout à coup un orage qui l’obligea de gagner une allée, pour s’y mettre à couvert d’une effroyable pluie, qui fit en moins d’un quart d’heure, un fleuve de la rue Montorgueil.
Tandis que le ciel lâchoit ses écluses sur la ville de
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ra ris , comme s'il eut voulu l'abîmer pour châtier ses habitants, Damis, en se morfondant, faisoit dans sou allée des réflexions inorales, à la manière des gendarmes, je veux dire, en maudissant ce temps affreux, et jurant comme un païen. Il y avoit déjà près de trois heures qu'il gardoit là le mulet, lorsqu'il plut à Dieu que la pluie cessât. Mais notre galant n’en lut guère plus avancé, car il lui fallut attendre l’écoulement des eaux, ce qui le mena jusqu'à la nuit, qui ce soir-là devint très sombre. Cependant avec de la patience on vient à bout de tout. Damis sortit de son allée et marchant le long du ruisseau, qui étoit fort large, il s’avança vers la maison de sa nymphe. Il se flattoit que l'amour lui alloit tenir compte de ce qu’il venoit de souffrir; et dans une si douce espérance il chantoit d'un air gai entre ses dents, ces vers d’opéra :
Il est fâcheux de supporter des chaînes.
C’est un cruel tourment ;
Mais quand l’amour en veut payer les peines,
C’est un plaisir charmant.
Il faut remarquer que pour entrer chez la dame, il avoit le ruisseau à passer; ce qu’il entreprit de faire : mais admirez le malheur qui le poursuivoit ce jourlà; dans l'instant qu’il se disposoit à sauter le ruisseau, un homme de l’autre coté, pressé de la même envie, le sauta aussi au même instant, de sorte que Damis et lui venant à se rencontrer, se heurtèrent si rudement, qu'ils tombèrent l’un et 1 autre tout de leur long dans le ruisseau. Ils poussèrent aussitôt chacun un cri, et ce qu’il y a de merveilleux dans cette aventure, c’est
qu’ils se reconnurent à la voix : C’est Moncade ! dit Daims : C est Daims dit Moncade. En même temps, s’étant relevés tous deux, ils ne purent s’empêcher de rire de cet événement; et de se voir dans l’état où ils se trouvoient : Camarade, dit Damis, soyons francs et sincères; ne viendrois-tu point par hasard de chez une dame de ma connoissance ? Cela pourroit bien être, lui répondit Moncade. Où demeure-t-elle, et comment l’appelle-t-on ? Ne seroit-ce pas Belise? Justement, reprit Damis; c5cst toi qui l’as nommée. Ah! l’infidèle! ah! la perfide! j’aurois juré qu’elle n’aimoit que moi. Désabusons-nous tous deux, mon ami, dit Moncade ; j’ai aussi été la dupe de cette friponne. Abandonnonsla pour jamais, et rendons grâce au Ciel du malheur qui vient de nous arriver, puisqu’il est cause que nous sommes détrompés.
Les dames et les cavaliers s’égayèrent à l’envi aux dépens de Damis. Ce n’étoit pas la peine, dit le baron, de se faire faire un si bel habit neuf, et de se parer comme pour aller à la noce. Il est vrai, dit le marquis, qu’il a perdu bien désagréablement son étalage. Pour moi, interrompit la comtesse assez sérieusement, je le plains, car enfin en tombant, il s’est peut-être blessé. Oui, vraiment; s’écria la marquise d’un air moqueur; le pauvre petit poulet! ne craignez- vous pas qu’il en meure? Monsieur le curé, poursuivit -elle en adressant la parole au pasteur, que nous allez -vous lire à présent? Une lettre tendre et passionnée, répondit-il, celle d'une amante embrasée de mille feux, à son amant absent depuis trois mois, l'i donc, dit le chevalier.
SECON DE t'A II i ir.. Ôay
cela doit être fade. Fait es -nous aràee de celle-là. Le
jargon des amours în’enmiic. Quanti je prête l’oreille au\ lamentations d’une dame que l’amour presse, il me semble que j'entends gémir une chatte amoureuse sur les gouttières. Encore une fois, Monsieur l’abbé, (lassez celle-là. Qu’il s'en garde bien, dit la marquise. La comtesse et moi nous serons bien aises d'en entendre la lecture. Nous avons eu la complaisance de nous prêter à votre goût ; vous ne refuserez pas, chevalier, de vous accommoder un peu au nôtre. Le curé, sans hésiter, satisfît ainsi les dames.