SCENE III
AI. TROUSSE-GALANT, M. BOLUS
M. BOLUS
Entre nous, monsieur Trousse-Galant, je n’ai pas bonne opinion de cette tisane rafraîchissante que vous me faites faire pour les pleurétiques.
M. TROUSSE-GALANT
Effectivement, en voilà douze quelle m’emporte, sans compter M. Bonnegriffe.
M. BOLUS
Et sans compter aussi madame Trousse- Galant , votre épouse, à qui vous la baillâtes l’année passée.
Il est vrai.
M. BOLUS
Ga mériteroit quelque attention.
LA TONTINE
M. TROUSSE-GALANT
Point du tout : un bon médecin va toujours son train, sans se rendre à des épreuves qui blessent des principes établis et reçus dans l’école.
M. BOLUS
C’est une autre chose.
M. TROUSSE-GALANT
Je n’en démordrai jamais.
M. BOLUS
Vous ferez sagement.
M. TROUSSE-GALANT
Venons à l’affaire dont je veux vous parler. Vous savez, monsieur Bolus, que je vous ai toujours regardé comme mon meilleur ami.
M. BOLUS
Vous me rendez justice. J’étois bien serviteur de feu monsieur votre père, et c'est moi qui lui ai fourni les drogues dans la maladie dont il est mort.
M. TROUS SF.-G A L A N T.
Je vous en suis redevable. Aussi je ne perds pas une occasion de vous en marquer ma reconnoissance et de vous faire plaisir : j’ordonne beaucoup de remèdes.
M. BOLUS
Oh ! pour cela, oui.
M. TROUSSE-GALANT
Je purge votre boutique de toutes vos drogues inutiles; et quand il s’agit de faire entrer dans mes ordonnances des drogues chères, je ne manque pas d’en mettre toujours cinq ou six scrupules plus qu’il ne faut.
M. BOLUS
Et moi j’en mets toujours sept ou huit moins que
vous n’en ordonnez. Par-là je sauve la vie au malade, et conserve voire réputation.
M. TROUSSE-GALANT
De plus, comme nous en sommes convenus, | ordonne des remèdes imaginaires, que je dis qu’on ne trouve que chez vous. Je loue la bonté, la propreté et la fidélité de vos compositions.
m. bol u s.
De mon côté je ne m’épargne point à vous louer. Je rapporte de vous des cures extraordinaires, dont j’assure avoir été témoin.
M. TROUSSE-GALANT
C'est ainsi qu’il en faut user.
M. BOL U S
Et je vous envoie tous les malades qui viennent dans ma boutique, en vous élevant jusqu’aux nues, et en décriant tous les autres médecins de Paris, sans exception.
Enfin , nous nous rendons mutuellement les services qu’un médecin et un apothicaire bien unis ont coutume de se rendre. Oh! ça, pour achever de cimenter notre amitié, vous ne devineriez jamais ce que je me suis avisé de faire. J’ai mis dix mille francs à la tontine.
M. BOLUS
A la tontine, vous !
M. TROUSSE-GALANT
Non sur ma tète, mais sur celle d’un garçon de soixante ans, à qui vous n’en donneriez pas quarante. C.est le parent d’un de mes fermiers; un homme
LA TONTINE
d’une complexion vigoureuse , et qu’il a fortifiée encore par quelques campagnes qu’il a faites, tant en Allemagne qu’en Italie.
M. BOLUS
lié bien ?
M. TROTJSSK-GALANT.
J’ai placé mon argent sous son nom ; après quoi , nous avons passé, par-devant notaire, un bon acte par lequel il me cède , à moi et aux miens , tout ce qui doit lui revenir de la tontine ; comme , de mon côté, je m’engage à le nourrir chez moi toute sa vie.
TJ. BOLUS.
Gela n’est pas mal imaginé.
M. TROUSSE-GALANT
Un garçon de cette nature-là entre mes mains deviendra immortel.
M. BOLUS
Il n’en faut nullement douter.
M. TROUSSE-GALANT
Mais supposons qu’il ne vive que . mettons les
choses au pis-aller, cent ans, par exemple.
M. BOLUS
Au pis-aller, oui, cent ans.
M. TROUSSE-GALANT
N’est-il pas certain que dans quinze ou vingt ans d’ici il se trouvera doyen de la classe?
M. BOLUS
Selon toutes les apparences.
M. TROUSSE-GALANT
Cinq ans après , jl ne restera plus que lui ; par conséquent je jouirai de tout le revenu pendant vingt bonnes années.